
Invisibili – Aurélien Bory – Théâtre des Abbesses Paris – Jusqu’au 20 janvier 2024.
L’affiche donne le ton : le spectacle est entièrement dédié à une fresque murale de Palerme, Le Triomphe de la Mort, peinte au XVe siècle par un artiste inconnu. Le tableau s’invite sur scène sous forme d’une grande tenture omniprésente. Aurélien Bory, artiste aux multiples ressources qui s’intéresse aussi bien à l’espace qu’aux mouvements (Plan B, Plexus, aSH), construit son spectacle comme une exploration systématique de l’image avec quatre danseuses et deux musiciens. Le résultat est insolite et surprenant : le tableau prend vie sous les yeux des spectateurs, les personnages s’animent, des histoires et des connexions s’inventent qui révèlent toute la richesse de la composition. Le systématisme de l’exercice et sa volonté délibérée de créer un lien avec le présent peuvent finalement agacer un peu, et l’émotion n’est pas forcément au rendez-vous. Le voyage n’en demeure pas moins plaisant et original.
Côté jardin un saxo et un harmonium. En fond de scène le fameux tableau, dense, la mort traversant la foule à cheval avec sa faux. Les dispositifs pour faire vivre le tableau sont multiples : éclairages partiels, incarnation d’un personnage, mime de sa posture, bruitage des instruments, dialogues imaginaires. Rien n’est laissé au hasard, chaque séquence s’attache à une partie du tableau, le processus d’exploration est sans cesse renouvelé. Le regard du spectateur s’aiguise, il découvre petit à petit la richesse de la fresque.
Les danseuses vêtues de noir esquissent des situations. La musique est bien présente, vivante, inventive, émouvante aussi avec l’Hallelujah de Léonard Cohen. Si l’humour s’invite parfois, comme dans les échanges entre la femme enceinte et ses parents, la mort reste omniprésente. Et pour moderniser l’action de la faucheuse, Aurélien Bory n’hésite pas à suggérer un cancer du sein ou des boat people sur un canot en plastique. L’exercice peut paraître parfois scolaire, les enchainements ne sont pas toujours fluides.
Aurélien Bory sait constituer des tableaux au moins aussi beaux que la fresque qui l’inspire. En parfait esthète, il joue avec les formes et les gestes de ses danseuses, il sculpte la lumière et propose des images inoubliables. Un beau voyage dans le tableau.
Emmanuelle Picard
Photo © Rosellina Garbo