« NOTRE VIE DANS L’ART » : UNE TROUPE FACE AU DESORDRE DU MONDE

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Notre vie dans l’art – Richard Nelson – Théâtre du Soleil – Jusqu’au 11 février 2024.

Chaque nouvelle production du Théâtre du Soleil est un événement, retrouver le chemin de la Cartoucherie vers le Théâtre d’Ariane Mnouchkine une fête. Celle-ci a une connotation particulière : la pièce a été écrite et mise en scène par Richard Nelson, dramaturge américain contemporain aux nombreux prix, traduit en français par Ariane Mnouchkine elle-même. Le thème en est aussi singulier : « Conversations entre acteurs du Théâtre d’Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago en 1923 ». Que peuvent nous dire ces artistes russes en voyage alors que Staline prend le pouvoir chez eux ? Tout. Le parallèle avec le monde actuel est frappant, que ce soit sur le plan politique ou sur la dynamique de troupe si chère au Théâtre du Soleil. Pendant près de deux heures, le public est invité à leur table, le temps d’une soirée où les mots fusent, où le naturel éblouit, où le poids de l’exil et la difficulté des choix de gestion émeuvent, tout comme la vision d’un théâtre ancré dans le réel. Un grand moment de théâtre.

Le Théâtre d’Art de Moscou créé en 1898 par Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch s’est rendu célèbre par la mise en scène des pièces de Tchekhov. En 1922-1923, la troupe part en tournée aux Etats-Unis, avec un équilibre financier précaire et beaucoup d’interrogations sur la montée du communisme en Russie. Stanislavski deviendra célèbre dans le monde entier pour sa méthode théâtrale largement reprise par l’Actors Studio, où l’acteur se concentre sur la vérité émotionnelle de son personnage avant tout. Ce contexte historique se devine, les références aux pièces et personnages de Tchekhov sont nombreuses, mais l’ensemble se comprend aisément sans référence supplémentaire. Notre vie dans l’art est avant tout une conversation entre artistes, prenant le prétexte de la soirée anniversaire des vingt-cinq ans de la troupe.

Au centre d’un dispositif bi-frontal de hauts gradins, renforcé par des chaises qui encadrent les deux côtés restants, une grande table accueille les acteurs de la troupe pour leurs repas et délibérations collectives. Le réalisme est de mise, l’ambiance est familiale et familière, le ton badin : altercation, bousculade, boutade, jalousie, la trivialité du quotidien s’invite, comme chez Tchekhov. Les clins d’œil aux pièces de l’auteur sont nombreux, la fatigue du voyage, l’attente… Les personnages sont hauts en couleur, attachants, tous pris dans leur propre histoire, avec une bonne dose d’humour par rapport à eux-mêmes, jusque dans les sketchs. Pas de jugement, une acceptation infinie des singularités de chaque membre de la troupe, comme pour chaque personnage de Tchekhov.

Entre Staline et Poutine, il n’y a qu’un pas. La tension qui pèse sur les intellectuels russes se ressent, rapportée par les anecdotes du pays. « Il parait ». Que faire pour jouer ? L’exil n’est pas plus simple. Les russes blancs qui résident aux Etats-Unis et viennent voir la troupe du Théâtre d’Art de Moscou par nostalgie du pays sont déroutants, à la fois dans leurs largesses et leurs difficultés. La religion, les vestiges du pays, icone ou livres reliés de Pouchkine, les plats cuisinés comme à la maison sont des trésors. La situation se détériore pourtant rapidement aux Etats-Unis où les règles du business sont impitoyables. Rentrer est tout aussi difficile avec les demandes d’allégation du parti communiste russe. « Que faire ? Il faut vivre ! Nous vivrons, oncle Vania ! » rappelle Sonia à la fin de la pièce de Tchekhov.

Et puis il y a le théâtre qui s’immisce partout. Comment voir le Lopakhine de la Cerisaie, quelle teinte lui donner ? Le réalisme se niche-t-il dans le bruit des criquets sur le plateau ? Quelle est la matière du théâtre sinon les êtres vivants ? Quelle émotion se cache derrière chaque position ? Les principes de Stanislavski s’invitent ici et là. Le plaisir de la troupe à jouer ce théâtre dans le théâtre, mise en abime successive, est manifeste. Les dialogues triviaux qui pouvaient déranger au début s’étoffent, les personnages gagnent en profondeur, ils jouent ensemble, ils jouent un peu leur rôle aussi, la passion pour leur art est manifeste.

Notre vie dans l’Art est un spectacle rare et marquant, pour les amoureux du théâtre et de la vie.

Emmanuelle Picard

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