« DADDY » : MARION SIEFERT EN MODE ADO

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Daddy – de Marion Siéfert – Théâtre des Celestins Lyon à 20H30 du 26 au 30 mars 24 puis en tournée.

Il ne suffit pas de tuer le violeur pour que la pièce soit bien…

« Daddy » est une pièce sur l’adolescence à l’ère du numérique et qui traite de la lente et perverse manipulation dont peuvent être victimes les jeunes filles quand elles sont attrapées dans leur plus jeune âge. Si le plateau est grand, l’esthétique alléchante avec cette neige qui prend bien la lumière, que les comédiens sont plutôt doués, que les vidéos sont de bonne qualité, que les moments de stand-up sont très drôles et les ruptures du quatrième mur franchement bien menées, l’ensemble manque cruellement de profondeur et de pertinence : Marion Siéfert est restée à la surface des choses, il aurait sans doute fallu rajouter un peu plus de sucre à Daddy.

La pièce s’ouvre par une séquence de jeux vidéos entre deux ados – la visée devait être naturaliste si on en croit la banalité et la pauvreté des dialogues mais les deux ados par le biais de leurs avatars ont le vertige, paraissent réellement se prendre les balles qui volent autour de leurs cheveux plaqués, et si cet engagement entier dans le jeu témoigne déjà d’une certaine manière de ce qui va suivre, il montre aussi la méconnaissance qu’ont les adultes de cet univers. Le dialogue pêche grandement par son aspect très cliché. S’ensuit le tableau très stéréotypé d’une famille populaire à l’accent marseillais sur-fait, quasiment offensant : il y a deux jeunes filles maquillées jusqu’au bout des pieds, superficielles bien entendu, la mère – débordée par son travail, le père – misogyne à souhait, un mec lambda et la jeune Mara, personnage central de l’histoire qu’on retrouve ensuite en Zoom avec un jeune entrepreneur qui deviendra son daddy. Rapidement, celui-ci lui propose d’intégrer en tant que “jeune talent” un jeu virtuel dans lequel les jeunes filles doivent briller par leur jeunesse et leur “personnalité” afin d’être suivies, admirées et poursuivies par des “fans” dont on devine facilement l’identité derrière le vocable abstrait.

Intitulé “Daddy” ce jeu rappelle à l’évidence les réseaux de prostitution de mineures déguisés en plateforme de mise en relation : sugar daddys, seeking arrangement, etc… On comprend assez rapidement le sens de la parabole : ce que Marion Siéfert nous présente sous l’apparence d’un Métavers existe déjà bel et bien dans le monde réel. Sans doute est-ce pour cette raison que la dimension virtuelle n’est que très peu traitée au plateau et qu’on ne sent en rien l’impact du numérique sur les silhouettes, à l’exception de deux trois bip bip. On peut aussi supposer que derrière le jeune entrepreneur à l’image soignée qui est le Daddy de Mara se cache un homme plus âgé – bien que les pédocriminels n’aient pas d’âges et que 25 ans est déjà trop vieux lorsqu’il s’agit d’entretenir une relation avec une adolescente, même sous avatar.

Au-delà de ses personnages stéréotypés, la pièce est affaiblie par son aspect didactique : lors de son arrivée dans le jeu, deux figures antagonistes s’opposent en développant leurs idées, presque sur le mode du débat : la servante vante les avantages de la sororité, de l’entraide feminine tandis que le daddy porte un discours méritocrate, qui justifie la concurrence féminine : que la meilleure gagne puisqu’il n’y a que des perdantes. Ces moments dialectiques ont l’air d’exister dans le seul but de racheter le manque de fond de la pièce et j’en veux pour preuve cette scène sortie de nul part, vers la fin de la pièce, entre Mara et la toute jeune vedette du jeu dans laquelle on apprend sans subtilité que 1 – la toute jeune vedette a été victime d’inceste mais que 2 – et là elle parle à Mara “ce n’est pas de ta faute”. La psychologie et la sociologie sont effacées derrière l’efficacité du dialogue, et loin de moi l’idée de critiquer la nécessité de ces propos : je questionne simplement leur surgissement au sein d’une intrigue qui ne les prépare pas et les rend donc arbitraires, comme des sortes de paroles magiques : le féminisme et la sororité ne s’improvisent pas, et parfois le spectacle feint de se pencher vraiment sur son sujet.

Si le manichéisme socratique de la pièce a le mérite de clarifier avec de gros sabots certains enjeux, des angles morts de taille demeurent : en effet, si la pédocriminalité apparaît en substance tout au long du spectacle, elle n’est absolument pas traitée en profondeur. La violence fait l’objet d’une simple exposition sans qu’aucune réflexion ne suive. On s’enfonce dans l’horreur de la manipulation et de la domination sans qu’on puisse en saisir les rouages ou les effets, que ce soit sur les corps ou dans les esprits. La scène finale au cours de laquelle Mara s’émancipe a l’air d’une dispute de couple, entre un homme possessif et une femme battue, plutôt que d’une situation de violence entre un pédocriminel et une enfant. Enfin, le viol qu’elle subit, par les effets de lumière qui l’exposent et dévoilent lentement le sang niché entre ses cuisses, est ainsi l’objet d’un suspens au lieu d’être simplement saisi en tant qu’événement. Le tragique de la situation y est spectacularisé et on a presque l’impression que la pièce s’en débarrasse : voilà le sang, faites entrer l’accusé, tuez le avec un grand couteau comme ça la victime se venge ça fait rape et revenge bon et oui c’est une enfant mais bon on l’a vue tuer symboliquement ses parents et hop fin de la pièce. Mais petite parenthèse par rapport à mon titre : c’est très bien que les violeurs meurent, d’ailleurs pour Neige Sinno, la seule posture à peu près digne pour un incestueur est de s’ôter la vie. Spoiler : ça n’arrive pas.

En somme, une pièce très longue, pas toujours bien interprétée, avec des dialogues un peu pauvres, beaucoup d’arbitraire et peu de complexité, mais bon, ce n’est que mon avis c’est-à-dire pas grand chose, surtout que je n’ai pas lu la note d’intention, que je me suis peut-être endormie à un moment et que d’ailleurs je ne me souviens même plus exactement comment ça finit, simplement que j’étais contente, que ça finisse.

Célia Jaillet

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