
Tosca – Opéra de Giacomo Puccini créé le 14 janvier 1900 à Rome – Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de Victorien Sardou – Mise en scène : Jean-Claude Berutti – Direction musicale : Federico Santi – Opéra Grand Avignon – Spectacle donné les 5, 7 et 9 avril 2024.
Tosca ! Ce nom claque comme un coup de fouet à l’oreille des aficionados de l’opéra en qui il réveille mille émotions et souvenirs. Cet opéra intemporel semble à lui seul réunir toutes les beautés et les noirceurs de l’âme humaine comme l’amour passionnel, la jalousie, la trahison, l’hypocrisie, mais aussi des sujets sociétaux comme le pouvoir patriarcal, le harcèlement, le viol ou encore l’engagement politique. Des thèmes, évoqués avec force par la musique de Puccini, qui touchent à l’universel et on ne peut plus d’actualité.
Tosca s’intègre ainsi judicieusement dans le programme lyrique de l’Opéra Grand Avignon que son directeur, Frédéric Roels, souhaite éclectique novateur et équilibré. Si les amateurs d’opéra de longue date l’on vu maintes fois et sont ravis de découvrir des œuvres contemporaines ou peu connues, des œuvres majeures comme Tosca ne doivent pas être oubliées et constituent sans doute pour le jeune public une heureuse découverte. Ajoutons que le public averti n’a pas dédaigné son plaisir si l’on en juge par les trois représentations jouées à guichet fermé.
La mise en scène de Jean-Claude Berutti est sobre et fidèle au livret tant dans l’espace que dans le temps. L’action se déroule donc successivement dans l’église Sant’Andrea della Valle, le Palais Farnèse et le château Saint-Ange. Un plan de Rome projeté en avant-scène au début de chaque acte permet de suivre les pérégrinations des personnages dans une Rome en effervescence et en pleine instabilité politique devant les avancées de Bonaparte.
Chaque lieu est représenté par des projections en fond de scène d’images prises in situ par Julien Soulié qui constituent en fait l’essentiel du décor, celui-ci étant complété par quelques accessoires de scène comme l’échafaudage sur lequel peint Mario Cavaradossi, tables et chaises dont la grande table de banquet de Scarpia munie de ses célèbres candélabres et une immense colonne d’église. L’action utilise en outre largement une trappe située en milieu de scène qu’on a du mal à imaginer en chapelle de la famille Attavanti mais qui devient plus crédible quand elle évoque la prison et la salle de torture, lieux des sombres machinations de Scarpia.
Ces projections évoquent à merveille la magnificence baroque de l’église Sant’Andrea et du Palais Farnèse ou l’austérité des prisons du château Saint-ange. Des images parfois mouvantes, créant une impression de vertige. Un procédé bienvenu quand il évoque les déséquilibres et les troubles que ressentent les personnages mais parfois superflu comme dans l’air « Vissi d’arte », ou des images défilantes en fond de scène nuisent à l’attention du public et à l’émotion du moment. La scène finale qui voit Tosca se jeter dans le vide sur les remparts du Château Saint-Ange présente une silhouette sombre qui semble planer au-dessus de la ville de Rome. Si cette image peut représenter l’envol d’un ange on peut regretter qu’elle gomme toute la brutalité de cette scène, point d’orgue dramatique de l’opéra.
Les costumes sont dans le style de l’époque, noirs et sobres, et tranchent avec la luxuriance des décors. Un parti pris qui illustre parfaitement ce contraste saisissant entre l’art et la beauté portés ici à leur plus haut niveau, comme une perfection du génie humain, et la noirceur de l’âme humaine.
La distribution est remarquable tant sur le plan vocal que sur le plan scénique. Fioria Tosca est interprétée par la soprano néerlandaise Barbara Haveman. Sa voix puissante et dramatique aux aigus soutenus exprime, au travers d’un jeu de scène parfaitement maîtrisé, toute la complexité de son rôle. Tout à tour amoureuse passionnée, jalouse, à la fois fragile et déterminée, fine et naïve, elle est remarquable au deuxième acte dans son face à face avec Scarpia et dans l’air « Vissi d’arte », qu’elle interprète à genoux dans un grand moment d’émotion et de tristesse.
C’est Sébastien Guèze qui interprète Mario Cavaradossi, peintre et amant de Tosca. Pour qui ne connait pas ce ténor c’est une véritable révélation. La voix est limpide et assurée dans tous les registres, la diction est parfaite et le timbre éclatant. Ces qualités vocales sont portées par une présence scénique remarquable. Son talent s’exprime pleinement dans l’air célèbre « E lucevan le stelle » chaudement accueilli par le public.
Le Baron Scarpia, chef de la police, diabolique et bigot luxurieux, est interprété par André Heyboer. La voix est ferme et puissante, le personnage est crédible et son jeu de scène imposant traduit toutes les perversions et dérives que permet un pouvoir absolu en période politique troublée.
Les seconds rôles sont tenus brillamment tant sur le plan vocal que sur le plan scénique. On retiendra la basse Ugo Rabec dans le rôle de Cesare Angelotti en évadé politique aux abois, le ténor Francesco dans le rôle de Spoletta, archétype de l’homme de main prêt à tout, et le baryton Jean-Marc Salzmann qui apporte une touche d’humour en sacristain bigot et apeuré.
Le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon sont toujours à leur meilleur niveau et forment un ensemble homogène et puissant, en particulier lors du Te Deum parfaitement mis en scène.
La direction musicale est confiée au chef italien Federico Santi qui dirige avec énergie et nuances l’Orchestre National Avignon-Provence. La richesse orchestrale de la partition de Puccini est parfaitement rendue, en particulier au travers des cuivres qui apportent une forte tension dramatique.
Tosca, cette œuvre majeure et intemporelle de Puccini, nous apporte là encore un grand moment d’émotion. Un magnifique spectacle, en particulier sur les plans vocal et musical, auquel le public, conquis, réserve une belle ovation.
Jean-Louis Blanc

Photos Opéra Grand Avignon