« LES TERRASSES » : REGARDER LA MORT EN FACE

terrasses--simon-gosselin

Les terrasses – d’après Laurent Gaudet – mise en scène Laurent Marleau – Théâtre de la Colline Paris – Jusqu’au 9 juin 2024.

C’est une histoire parisienne, qui s’est déroulée non loin du théâtre de la Colline, une histoire dont les acteurs sur le plateau ressemblent tellement à ceux à qui elle est arrivée, que ça rend l’affaire encore plus réelle. C’est une histoire très circonscrite qui se déroule dans une société qui est la nôtre, que nous connaissons bien, dont nous pouvons pressentir les prolongements. Une histoire dans laquelle certainement il y aurait pu avoir une petite niche pour nous mêmes. Nous pouvons totalement raccrocher nos histoires personnelles à ce qui se dit sur le plateau. Mais non, nous n’y étions pas, pas exactement à ce moment là, au Bataclan et sur les terrasses des quartiers alentours, nous n’étions certainement pas ces parents affolés, endeuillés, accrochés à leurs téléphones, ces médecins, infirmières, pompiers, homme de ménage, non. Nous nous sommes ici et maintenant, 9 ans et demie plus tard dans la grande salle du théâtre de la colline, pour revoir et entendre cette histoire racontée de façon sobre avec une langue affûtée comme un scalpel de dissection, sondant les replis des âmes, de l’insouciance à l’effroi, avec toutes les palettes toutes les nuances de sentiments, de la douleur a l’espoir.

Ainsi donc nous prenons le train. Le train de ce qui se raconte. Le temps se dilate, se met au ralenti, les personnages parlent les uns après les autres sur un pont roulant doucement traversant la scène, tandis que d’autres parties du plateau s‘enfoncent dans le sol, et que sur toute la surface du cyclo de fond de scène apparaissent et disparaissent des fragments de photos sombres et floues, mouvantes, de lumières tenues éparses dans la nuit, fragments, de bords de balcons en fer forgé, de rebords de chaises de bistrots, avec toujours ce macadam omniprésent de la rue que l’on devine être le premier témoin de ce qui est advenu ce soir du 13 novembre 2015 dans le 11ème arrondissement de Paris. Alors voila, nous aurions pu en rester là, dans cette lente évocation d’instants terribles, où l’on se plonge, où l’on se trempe à saturation au cœur de l’intimité de ceux qui vont mourir, qui meurent et qui sont morts. Retournant mille fois le couteau dans la plaie, parce que oui, il y a un semblant de masochisme, si l’on prend l’affaire au premier degré et si l’effet cathartique de la pièce n’opère pas tout de suite.

Les morts sont là au grands complet et tous les acteurs de cette histoire contemporaine défilent, racontent, et petit à petit, le propos passe de local à internationale, les mêmes à Paris, à Moscou, en Israël le 7 octobre dernier : des jeunes en train de danser, de faire la fête, fauchés par des balles assassines. Mais comment est ce que ce texte résonne lorsqu’on sait que des familles entières, plus de 35.000 personnes à ce moment précis où nous sommes, sont balayées de la surface de la terre, réduites en poussière en Palestine? Ici la vérité des situations et de l’actualité basculent dans un réel rendu fictionnel, car ces histoires personnelles ont toutes été inventées. A imaginer le travail d’écriture de l’auteur, on frémit. Porter tous ces personnages en lui. Comment a t’il fait ?

L’action se déroule lentement, implacable. On assiste de l’intérieur à toutes les exécutions, les morts se racontent. Et puis le chirurgien qui organise les secours parle, des blessés qu’il faut choisir de sauver ou de faire attendre, de ces plaies à panser à recoudre ces corps à rééduquer et les infirmières aussi racontent, leurs nuits, leur courage, leur abandon dans les taches salvatrices, salvatrices. Et là ces paroles qui sont prononcées par les soignants, mots pour mots sont les mêmes que celles prononcées par les médecins qui rentrent de n’importe quel conflit ou plus précisément en ce moment de la Palestine ou de l’Ukraine et l’on passe brutalement d’un seul coup, à une lecture universelle de la pièce.

Terrorisme, crime de guerre, tout est broyé dans la même douleur, le même sang , la même horreur. Les terrasses se sont trans mutées en champ de ruines. Et « terrasses » de Laurent Gaudet devient un véritable plaidoyer pour les victimes des populations civiles de nos guerres modernes quel qu’elles soient. « Terrasse » d’un réalisme suraigu, est un mal construit pour expurger collectivement ces événements particuliers qui nous touchent de si près et nous relient à toutes les victimes civiles collatérales ou pas , des conflits contemporains, qui dans la sophistication de leurs outils sont tellement destructeurs pour le genre humain . Un mémorial éphémère en béton armé, une ode empathique et sanglante réparatrice, un requiem, dont les acteurs eux même semblent se prémunir, activant mentalement le gilet pare-balles de leurs âmes, et le dôme de protection virtuel du Théâtre la Colline.

Avec ce spectacle terrible, si fort, d’une pertinence redoutable qui touche à la fois au local et à l’universel, en osmose avec l’actualité, alors que la guerre est là en Europe, au Moyen orient et rôde, le théâtre de la Colline joue pleinement son rôle de raconter notre époque et d’en livrer les affects et la complexité, tout en tendant encore une fois de réparer collectivement les psychés, en expurgeant le passé. Regarder notre temps bien en face.

Claire Denieul

Photo Simon Gosselin

Laisser un commentaire