
Retour sur la « Nuit contre l’extrême droite » au Festival d’Avignon 2024
Hombre, ce fut une belle nuit.
Si vous ne saviez pas où dormir la nuit du 5 juillet à Avignon, vous aviez le choix entre la boîte de nuit et la Cour d’honneur du palais des papes pour aller danser et réaffirmer votre soutien aux forces progressistes qui sont menacées par un fachiste rampant de retour.
Non ce n’était une pas une fête pour happy fews, mais un grand rassemblement populaire et solidaire pour se tenir au chaud quand le vent glace de la régression souffle dans votre dos. Donc tous purent rentrer ceux qui avaient des billets et ceux qui n’en avaient pas.
Mais l’essentiel n’était pas de rentrer mais de rester ensemble tout au bout de cette nuit de résister au tourbillon qui souffle dans toute la cour transformant la salle en glacières et les spectateurs en auditeurs emmitouflés , avec bonnets écharpes et couvertures. Après le discours des officiels la salle se vida petit à petit les gens étaient remplacés par d’autres qui rentraient . Au bout de la nuit quand le ciel commença à pâlir il restait 40 pour cent de la salle, 40 pour cent qui avaient résisté au froid et au vent en chantant applaudissant et criant. 40 pour cent à boire les paroles des actrices de la comédie Française lisant un texte d’un collectif inconnu du grand public, datant de 2016, racontant comment hors d’une société dont ils n’attendent plus rien, il tentent de bâtir un monde nouveau dans les Azadi qu’ils créent à Calais, Notre dame des Landes ou ailleurs, 40 pour cent pour cent pour écouter, transis, Camille Étienne, introduisant sur scène la frugalité en finissant son texte sans chaussures et sans micro. 40 pour cent a être émus par Ahmed Madani déclarant comment lui, avait été fâché de découvrir qu’il était raciste puisque le mot était rentré au dictionnaire de la langue française en 2018.
40 pour cent pour boire les paroles de Jeanne Balibar avec sa taie d’oreiller sur la tête déclarer que, elle aussi, elle ferait comme les femmes de la place de mai, elle n’enverrait aucun enfant fut-il d’elle ou non, se battre et que elle aussi lutterait contre un fachiste rampant jusqu’à son dernier souffle. 40 pour cent a écouter émus, les équipes techniques et petites mains du festival avec Tiago dans leurs rangs, déclarer se mobiliser corps et âmes pour avoir un rôle actif dans les élections législatives en cours, en plus de leur tâches quotidiennes du festival, et enfin 40 pour cent à être conquis par Tiago, déclarant avec son petit accent portugais pointu, la fierté d’avoir été choisi par l’état français pour diriger un festival international, aux valeurs républicaines, progressistes, féministes, par un état qui les avait accueillis lui et son père opposant portugais et qui avait permis que lui, Tiago, se construise.
Lorsque le jour fut enfin là avec beaucoup beaucoup de musiques, et de textes puissants , le vent faiblit et la cour s’éclaircit livrant aux yeux fatigués l’ocre de ses murs.
Ceux qui pouvaient filèrent se coucher. Il ne manquait aux autres qu’un petit déjeuner fédérateur, lorsque la fatigue annule les conventions sociales et que tout le monde, artistes, techniciens, publics, directeurs se retrouvent à nu déshabillés de leurs oripeaux et prêts à la rencontre.
Cette nuit la cour était à tous même à ceux qui n’étaient pas là comme Camille, dont la douce rengaine « extrêmes, extrêmement ment » retenti au début et à la fin de cette nuit unique et lumineuse.
Claire Denieul