
Drame bourgeois, Murmures – Padrig Vion – Théâtre Ouvert Paris, jusqu’au 14 décembre 2024 puis en tournée.
LA LEVEE DES CONFLITS
Théâtre Ouvert à Paris poursuit son inlassable – et titanesque ! – travail pour nous faire découvrir les autrices/auteurs de demain avec, dans le cas de Padrig Vion, une certaine (bonne !) intuition… C’est ainsi qu’on a pu découvrir du 2 au 14 décembre 2024 Drame bourgeois et Murmures ses deux dernières pièces.
Ce qui est intéressant dans ce dispositif en dytique, c’est qu’on s’aperçoit à la fois des topiques de l’auteur, mais aussi de ses progrès puisque Drame bourgeois est l’une de ses premières qu’il a écrite pour Lomane de Dietrich – incroyable voix caverneuse à la Fanny Ardant ou à la Anne Alvaro – et un jeu qui fait penser aux débuts d’actrice comme Audrey Bonnet, concrète, dans le sol, affrontant les mots mais ne fuyant pas la sensibilité…
Drame bourgeois est un dialogue un peu à la façon de Clôture de l’amour dans cette coexistence de deux âmes en peine sur un plateau nu… Elle, longiligne, dans un grand imperméable rouge, cheveux châtain clairs et lui, plus commun – Louis Battistelli, bouleversant de naïveté – chino beige, blouson marron… Au début, ils arpentent la scène pendant que le public rentre… Ils déambulent comme des chiens en cage, énervés… La comparaison avec Clôture de l’amour est plus dans le style, l’approche des sujets, la façon de les traiter puisque, en réalité, dans ce Drame bourgeois, c’est un peu la rupture d’un amour fou et impossible, mais raconté chacun à sa place. Elle, avec ses doutes, sa façon d’avoir peur de s’engager et lui, avec ses lâchetés, sans cesse activées, pour ne pas voir à la fois qu’il l’aime trop et l’étouffe et que tous les signes avant-coureurs de la séparation lui sont donnés… Une écriture à la fois vive, aux sujets mille fois traités, mais qui réapparaissent ici comme neufs, d’où l’originalité.
Padrig Vion écrit avec ce que j’appellerai « des ruptures » dans les mots qui se suivent et s’en dégage une langue à la fois belle, mais pas d’une poésie désuète ou imagée, non, son écriture est faite de notre temps… « Ce n’est que toi/ ce n’est que moi/ c’est à peine toi et moi. C’est elle et Louis… ». Il y a aussi du Claude Lellouche dans cette façon sans cesse de passer dans les époques, cette manière de manier le flash-back et de revenir à la scène d’avant… Ils se croisent sur un pont enjambant la Seine. Ils frisent l’accident de voiture. C’est très cinématographique et on pense aux premiers films de Christophe Honoré.
La pièce raconte le temps entre l’accident de la rencontre et celui de la séparation… Il lui reproche « d’avoir besoin d’un homme près d’elle et d’un autre dans la tête », tant est si bien que la relation souffre toujours d’un intrus… La pièce raconte leur parcours pour se croiser, leurs états « avant », puis, par ellipses, leur vie commune et enfin leur séparation.
Contradictoire, Lomane de Diectrich est parfaite dans le genre instable et compliquée mais touchante : « j’aime la solitude mais par lorsque je suis seule… Je n’ai jamais aimé les choses qui finissent ». Il y a des envolées lyriques, des images belles mais qui sont provoquées par le témoignage de l’autre. Elle dit « tu as toujours pleuré face à la mer »… c’est un peu naïf mais ça fonctionne… après plusieurs minutes de spectacle à découvrir les travers de Louis, on est sûr qu’il est capable de le faire, de pleurer juste en allant à la mer… Et puis on rit, car les deux personnages sont des bobos parisiens avec leurs travers, leurs tics de classe sociale et il y a de la dérision dans des moments où on parle « art » et « théâtre » et là, comme chez Pascal Rambert ou Olivier Py… mais lui est grinçant, il parle d’une soirée au théâtre où ils ont été et il leur fait dire « la pièce serait bien/ la première moitié/ La première scène/la première minute/le premier silence » et là on sent dans la diction que la pièce était nulle… et le final est bouleversant et poétique, ça dure 1h15 on a traversé toute une vie…
Murmures reprend donc les fondamentaux de Drame bourgeois, mais, au lieu que ce soit deux amants, ce sont deux amies, deux colocs… Et comme dans la précédente pièce, c’est très contemporain, très radical, espace nu avec juste deux portes sur roulettes qui vont symboliser les deux espaces de cet appartement qu’elles vont visiter ensemble, habiter puis quitter… « On ne devrait pas vouloir habiter avec ses amies » dit Mélodie Adda aussi brune, très typée juive séfarade (elle le dit dans la pièce), cela nous montre les gens comme on ne veut pas voir… Elle fait face à la même Louane de Diectrich, toujours aussi fragile, même plus… Elle se rappelle les bonheurs des échanges et la pièce débute au moment où elles doivent rendre les clés au proprio… C’est un peu la pièce de « la levée des conflits » entre ces femmes…
En plus d’être un auteur, Padrig Vion met en scène… Il ne s’encombre pas de décor, de costumes, il ne compte pas sur le 4ème mur pour installer le mystère, non, les comédiens sortent du plateau, ça crée le trouble… Il fait un usage subtile de la musique. Elle est comme un acouphène, là et presque inaudible… Il ne cherche pas à faire des effets, mais elle est lancinante… elle trotte dans la tête…
Comme dans Drame Bourgeois, les deux sont des artistes, là des autrices, avant Louis est musicien… Mais Lomane ressemble étrangement à Padrig au point de se demander ce qu’il fait passer de lui en elle… Pour un homme, il sait drôlement bien écrire sur le sentiment ambivalent des femmes et notamment de Lomane de Dietrich, sorte de muse, qui lui permet de faire passer des sentiments mais aussi des messages. Deux heures trente d’une passion humaine dans la vie d’une femme… Nous attendons le trio qui viendra fendre ces dialogues ciselés et vifs.
Emmanuel Serafini
Photo C. Raynaud de Lage