
« To Write My Life » – Collectif Ras El Hanout (1) – écriture/concept : Hafsa Aqqal, Oumoul Kairy Diallo et Mohamed Salim Haouach – mise en scène et direction : Mohamed Salim Haouach – Au KVS Box à 1000 Bruxelles, 18/02/2025 – Durée 85 min, dès 12 ans, Spectacle multilingue: arabe, pulaar, darija, anglais, français, italien, espagnol ; surtitres : français/néerlandais.
Histoires oubliées.
XVIIIè siècle, Omar Ibn Saïd, originaire du Futa Toro (dans l’actuel Sénégal) est capturé par les armées Bambaras (2), au cours d’un conflit militaire contre les Peuls (3). Vendu par des trafiquants, il est emmené à Charleston, aux Etats-Unis et réduit à l’esclavage. Il a 37 ans ! Omar est un érudit musulman fulani (4) né dans une famille de riches marchands. Vingt-cinq années de sa vie sont dédiées aux études : sciences islamiques, arithmétique, histoire, théologie et langue arabe. Le monde dans lequel il évolue, après le terrible drame de son enlèvement, n’a rien d’une sinécure. Mais Omar à la foi. Une foi qui lui permet de résister, de traverser les épreuves. Malgré les années soumis à la violence, au bon vouloir des « blancs » et l’interdiction de s’exprimer dans sa langue, Omar lutte pour son identité jusqu’à la fin de sa vie. Il écrit un récit autobiographique d’une quinzaine de pages constituant un des rares témoignages d’un esclave afro-américain.
C’est à partir de sa vie consignée dans cette autobiographie, rédigée en arabe, que surgit l’idée de « To Write My Life ». Hafsa et Kairy racontent l’histoire d’Omar pour éviter qu’elle ne sombre dans l’oubli. Des faits historiques mêlés à leur propre vécu et à la fiction. Fiction lorsque les deux comédiennes endossent le rôle d’une journaliste ou d’une politicienne, pour ne citer que ces personnages. Telles deux amies en grande conversation, avec humour, ironie subtile, beaucoup de poésie, imprégné de spiritualité, elles vont s’exprimer dans plusieurs langues, passant de l’une à l’autre avec une facilité déconcertante. Remarquable !
L’impact de l’esclavage sur l’identité : l’histoire fascinante d’Omar Ibn Saïd, alias Prince Moro (5)
À travers « To Write My Life » (et particulièrement l’autobiographie d’Omar Ibn Saïd) Hafsa Aqqal, Oumoul Kairy Diallo et Mohamed Salim Haouach abordent « les impacts de l’esclavage sur l’identité et la culture ». En effet, la langue et une partie de l’identité d’Omar ont été « effacées ». Les trois artistes invitent ainsi le public à « réfléchir aux conséquences actuelles de l’esclavage et aux formes modernes de travail forcé ». La source historique est donc puisée directement de l’autobiographie du personnage principal et la façon dont « il se représente dans ses écrits », notamment en ce qui concerne « la représentation des minorités dans la littérature et les médias ». Par ailleurs, la question de la spiritualité, également abordée, met l’accent sur la foi inébranlable d’Omar Ibn Saïd, un « mécanisme de survie » dans le monde impitoyable qui l’entoure. Mais pas que, puisque les deux jeunes comédiennes confient également quelques extraits de leur propre parcours, de leur recherche identitaire. Toutes deux étudiantes, jonglent entre les cours et le théâtre avec un intérêt commun : « s’épanouir artistiquement sans restriction ; s’investir pleinement dans l’exploration des thèmes de l’identité et de la diversité culturelle sur scène ou ailleurs, avec la volonté de mettre en lumière des histoires souvent négligées ».
Sur ces thématiques, elles rejoignent le metteur en scène, Mohamed Salim Haouach, cofondateur et directeur artistique de Ras El Hanout. Artiste multidisciplinaire (avec 65 créations artistiques à son actif), il œuvre depuis 2010 « pour la visibilité des personnes d’origine étrangère dans les arts de la scène ».
Avec « To write my life », Hafsa, Oumoul et Mohamed Salim ouvrent « un espace de réflexion autour de l’identité, certes, mais également de « la mémoire et des impacts des processus historiques sur les individus et les communautés ».
Scénographie : Dans un espace totalement épuré, la scénographie de Zenel Laci « symbolise une page blanche ». Sur le plateau, deux petits coffres-tabourets blancs et un fauteuil. Cinq longs tulles blancs sont disposés en diagonale sur scène, permettant la projection des ombres représentant « les éléments du passé émergeant au fil de la narration » tout au long du spectacle. Les comédiennes se faufilent entre les tulles après chaque histoire, comme un passage invisible dans la temporalité. Leur gestuelle mêlée aux jeux d’ombre et de lumière ne font qu’une avec la calligraphie arabe projetée sur les tulles.
Spectacle multilingue (arabe, pulaar, darija, anglais, français, italien, espagnol) surtitré en français et en néerlandais, mêlant fiction et réalité, « To Write My Life » fait appel à la mémoire à travers des récits mis en lumière et d’une sincérité touchante. Il questionne aussi sur l’identité, mais également sur le rapport à l’autre, à nos différences.
« (…) Ils ont tué beaucoup de gens. Ils m’ont capturé et m’ont vendu à un chrétien qui m’a emmené dans un grand bateau » (…). « Tout ce qu’ils mangent, je le mange et tout ce qu’ils portent, ils me le donnent une fois usé ». « (…) Avant ma venue au pays des Chrétiens, ma religion était celle de Mohammad, le prophète d’Allah. Qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. (…) ». Avec humilité et une certaine touche de subtilité, Omar Ibn Saïd décrit sa vie, exprimant ses peines et ses joies, suscitant l’émotion.
Durant toute sa vie Omar Ibn Saïd a rêvé de rentrer chez lui : « je veux être aperçu en Afrique dans un endroit du fleuve nommé Kaba ». S’il n’y a jamais réussi durant son vivant, son esprit, lui, ne l’a probablement jamais quitté.
Peut-on imaginer que le racisme disparaîtra un jour ? Peut-être pas… mais nous pouvons espérer que cette haine de l’autre et de la différence diminue à chaque génération… On peut imaginer que, plus il y aura de mixité, d’échanges dans la diversité, plus les valeurs de l’être humain en tant que tel prendra le dessus sur les préjugés et les idées nauséabondes. Lutter contre l’ignorance et la peur de l’autre, où le racisme puise sa source, est primordial. Les combattre, comme toute autre forme de discrimination, n’est-il pas l’essentiel pour assurer le respect des droits humains ? Alors, pour ne pas oublier, rien de tels que d’écouter ces récits de vies fascinantes et terribles à la fois.
Après le KVS, « To Write My Life » se joue le 11/04/25 au Théâtre Mercelis à Ixelles et retour prévu en novembre au KVS.
Julia Garlito Y Romo
Scénographie : Zenel Laci – interprétation : Hafsa Aqqal et Oumoul Kairy Diallo.
(1) Ras El Hanout est, à la fois, une association sans but lucratif et une compagnie de théâtre molenbeekoise (Bruxelles) fondée en 2010. Elle a pour but, entre autre, de « pallier le manque de visibilité des personnes d’origine étrangère et des quartiers populaires dans le secteur des arts de la scène ».
(2) Bambaras : Ethnie originaire de l’Afrique de l’Ouest faisant partie du groupe mandingue, établis actuellement dans le Sud de la Mali, la région du Ségou et du Koulikoro, au Burkina Faso (sud et ouest), le au sud du Sénégal et au nord de la Côte d’Ivoire.
(3) Peuls (ou Foulani, Fulbhés, Fulfulde, Pular, Fellata, selon le pays). Peuple établit en Afrique de l’Ouest et au-delà de la bande sahélo-saharienne, dans une quinzaine de pays différents.
(4) Fulani : langue peule, parlée dans à peu près une vingtaine d’États de l’Afrique de l’Ouest, du Sahel et de l’Afrique Centrale. Plusieurs variantes dialectales existent tels que le pulaar sénégalais ou encore le fulfulde centrafricain, pour ne citer qu’eux.
(5) Le spectacle est inspiré de l’autobiographie d’Omar Ibn Saïd écrite en langue arabe et ayant fait l’objet de plusieurs traductions aux différentes interprétations, notamment dû à la grammaire utilisée par l’auteur. D’abord entre les mains de son premier maître, l’effroyable et cruel Charleston (Caroline du Sud), Omar Ibn Saïd s’évade et se rend à Fayetteville en Caroline du Nord. Recapturé, il est revendu au général James Owen (frère du Gouverneur de l’époque, John Owen). C’est en 1831 qu’Omar écrit son autobiographie à la demande des membres de « l’American Colonization Association », un groupe encourageant les propriétaires à libérer leurs esclaves. Traduit pour la première fois en 1925, disparut un temps pour être retrouvé en 1995, dans une vieille malle en Virginie, qu’un collectionneur avait racheté. L’acquéreur, un certain Derrick Joshua Beard, le mis à disposition des musées et des bibliothèques. Il paraitrait, qu’impressionné et captivé par la vie de cet esclave, Beard se rendra plus tard au Sénégal afin de retracer les origines d’Omar (source : Grioo.com).
Autres dates : 11/04/25 au Théâtre Mercelis à Ixelles. Retour prévu en novembre au KVS.
Crédit photo : Victoriano Moreno