DAPHNE D’HEUR REACTUALISE MARIVAUX AVEC BRIO

« Le Jeu de l’amour et du Hasard » de Marivaux – mise en scène par Daphné d’Heur, assistée par Catherine Couchard – scénographie : Thibaut De Coster et Charly Kleinermann – costumes (approche très créative) : Chandra Vellut – au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles, jusqu’au 12 avril 2025.

Les préjugés sociaux, le rapport entre les classes, une société patriarcale: Marivaux, écrivain français, journaliste, romancier et dramaturge. Moderne, il est l’un des écrivains les plus emblématiques de son époque (XVIIIe), celle du siècle des lumières.

La célèbre pièce de Marivaux s’habille d’une fantaisie rafraîchissante, chorégraphique et musicale avec la mise en scène de Daphné d’Heur. Les personnages tout en couleurs, à la personnalité affirmée, excentriques et terriblement amusants, évoluent dans un jardin labyrinthique à la française aux formes complexes, vraie « plaine de jeux ». (Décor stupéfiant de De Coster et Kleinermann). D’Heur plonge le public dans l’univers de Marivaux avec une formidable mise en scène qui « s’appuie sur un travail conséquent de dramaturgie » donnant une grande liberté aux acteurices qui l’entourent.

Modernité et intemporalité

Pour Daphné d’Heur c’est un vrai plaisir d’adapter Marivaux qui signe un texte très féministe pour son époque. En effet « L’auteur peint, au XIIIème Siècle, le portrait d’une jeune femme en révolte qui décide de rompre avec le mariage de convenance et de faire le choix de l’amour avec la complicité de son père », souligne la metteuse en scène (*). « Un Marivaux extrêmement moderne puisqu’il peint aussi le portrait d’un père « déconstruit » comme on rêverait d’en avoir un aujourd’hui », poursuit-elle.

« C’était très important de ne pas inscrire la représentation de la pièce dans une époque extrêmement définie pour justement pouvoir faire état de la modernité et de l’intemporalité des sujets d’importance que charrie cette écriture », précise la metteuse en scène. D’où le choix de l’esthétique à la fois « moderne et contemporaine sans être tout à fait identifiable pour permettre au langage d’être incarné, tenant compte de la complexité de ce français d’un autre temps, en le rendant lisible par la fantaisie et le langage du corps, dansé et chorégraphié ». (*) L’ensemble est franchement très réussi, terriblement audacieux et dynamique.

Un chassé-croisé amoureux qui se moque des règles de conduite socialement admises

Mr Orgon souhaite marier sa fille Silvia à Dorante. Ils ne se connaissent pas et la jeune fille est inquiète. C’est que des maris brutaux, désagréables avec leurs femmes, courtois face à la galerie et odieux une fois hors de vue, c’est plus courant qu’on ne le pense. Mais le père insiste, elle doit le rencontrer. Qu’à cela ne tienne, puisque c’est ainsi, Silvia suggère un jeu de rôle au paternel, afin de pouvoir juger par elle-même si Doriante en vaut la chandelle : échanger son habit et sa fonction avec celle de Lisette, sa femme de chambre. Ainsi, elle pourra étudier à sa guise le fameux Doriante, voire même le séduire. Amusé par ce stratagème, M. Orgon accepte. La jeune fille ne se tient plus de joie, mais est loin d’imaginer que Doriante a eu la même idée ! Et le plus drôle, c’est que M. Orgon en est informé par une lettre qu’il reçoit du père de Doriante. Ce dernier se fera passer pour son valet, Arlequin et vice-versa. Orgon confie le secret à son fils Mario. À deux, ils décident de taire ce fait à Silvia pour observer au plus près ce jeu de dupes et s’en amuser.

Quelle sera l’issue de cette histoire ? D’autant plus qu’envisager qu’une femme de condition épouse un valet est absolument impossible. Les propos de Lisette en témoignent : « l’amour n’existe pas, il n’y a que des mariages arrangés » et le désir d’émancipation de sa maîtresse la laisse perplexe. Mais qu’en est-il si l’homme de condition souhaite épouser une femme de chambre ? Un parcours semé d’obstacles et de contraintes sociétales bien ancrées dans les mentalités, avec une claire inégalité entre l’homme et la femme. Mais, est-ce bien différent de nos jours ?

Une expérience théâtrale innovante

Une comédie enjouée, brillante, spirituelle, qui parle de féminisme, de liberté, d’émancipation, et de la nature profonde des relations humaines. Beaucoup d’esprit propre au théâtre de Marivaux. Avec une création musicale de Guillaume Istace qui s’inspire de bande originale des années 70 et 80 et sa touche « old school » aux « sonorités contemporaines ». Soucieuse de l’écologie, les costumes, créés par Chandra Vellut sont élaborés avec des tissus recyclés, très colorés et rétro des années 70. Ils ont une certaine importance dans le spectacle, non seulement du point de vue visuel (vraiment très originaux), mais incarnant « l’esprit enjoué et léger de la comédie » et des personnages. Un clin d’œil également à la création lumière de Philippe Catalano.

Un casting excellent ! Les acteurs et actrices sont formidables. Longue ovation du public pour « Le jeu de l’amour et du hasard » : à découvrir au Théâtre Royal du Parc jusqu’au 12 avril 2025.

Julia Garlito Y Romo

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