
AVIGNON OFF 25. « A ce stade de la nuit » – Texte de Maylis de Kerangal – Mise en scène et interprétation : Sophie Cattani – Théâtre des Halles – Durée 55mn
Il est tard dans la nuit. Une jeune femme ensommeillée écoute distraitement la radio dans sa cuisine. Sur la table un mug de café, au sol des mugs brisés. Son attention est attirée par un drame survenu en Italie sur l’île de Lampedusa, il y aurait plus de 300 victimes, des migrants venus de Lybie à la recherche d’une vie meilleure.
Sophie Cattani nous délivre ce magnifique texte de Maylis de Kerangal qui dévoile la pensée intime de cette jeune femme dans ses errances et ses divagations. Une image survient, celle de Burt Lancaster interprétant le prince sicilien Salina dans le Guépard de Visconti dont des extraits du film sont projetés en fond de scène. Une étrange association d’idées liée à l’auteur du Guépard, Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Au-delà du nom de l’auteur, si cette image vient à l’esprit c’est sans doute du fait que ce film illustre la fin d’une époque, annonce des changements inéluctables dans l’organisation de la Société, résonne étrangement avec l’époque actuelle.
Puis l’esprit vagabonde. Il vient l’image de Christophe Colomb mettant le pied sur cette terre promise si dure à atteindre. On s’évade de cette étroite cuisine pour survoler la Méditerranée, apercevoir un point minuscule sur cette immensité bleue. Puis on aperçoit une fumée, un bateau qui sombre lentement, comme dans ces brefs instants crépusculaires où le soleil disparait à l’horizon.
Ce texte, puissant et poétique, nous est familier tant il dévoile les vagabondages de la pensée que chacun vit dans son intimité, ces successions d’images aléatoires, souvent indépendantes les unes des autres mais toujours liées par un fil conducteur. Un fil conducteur qui se condense ici en un simple mot : « Lampedusa », un mot qui évoque la détresse, la mort, les déséquilibres du monde actuel mais peut-être aussi l’espoir d’un monde nouveau.
Sophie Cattani nous propose une magnifique interprétation de ce texte, avec retenue, intériorité, comme si la pensée se faisait paroles. En toile de fond durant ce récit, l’artiste exilé Mahmood Peshawa peint une immense fresque, un ensemble de corps entassés dont on ne perçoit que les visages. Des visages hagards, effarés, des regards annonçant un drame à venir.
Un spectacle émouvant, tout en intériorité, qui nous livre ce beau texte de Maylis de Kerangal.
Jean-Louis Blanc
Photo Antoine Oppenheim