
Art – texte de Yasmina Reza – mes François Morel – Théâtre Montparnasse Paris – jusqu’au 20 décembre 2025
A sa sortie il y a trente ans, la pièce de Yasmina Reza, Art, avait connu un succès mondial et retentissant. François Morel, qui s’est illustré avec les Deschiens notamment, choisit de reprendre la pièce et d’y jouer le rôle de Marc. Sa mise en scène est classique, le texte suivi précisément. Les ressorts de l’humour jouent à plein, que ce soit le vocabulaire des critiques d’art, les emportements ou les égarements de chacun. Les répliques fusent et font mouche. Qu’est-ce qui définit la beauté et le prix d’un tableau ? Sur quoi repose une amitié de trente ans ? Seul regret peut-être : la pièce elle-même décrit précisément les sentiments de chacun et laisse finalement peu de place à l’imaginaire du spectateur pour faire une partie du chemin seul.
Serge vient d’acheter cher un tableau du peintre Antrios, d’un blanc profond duquel quelques lignes se distinguent. Son ami Marc, ingénieur aéronautique, ne comprend pas sa démarche, au point de se brouiller avec lui. Leur ami commun Yvan essaie tant bien que mal de rétablir l’équilibre de leur trio…
Décor sobre d’intérieur contemporain. Le jeu des projections sur les fenêtres permet de passer d’un lieu à l’autre, de se projeter chez Serge, Yvan ou Marc. L’essentiel est ailleurs, dans les mots et les répliques. Les conversations sont à la fois très courantes, voire communes, et sans filtre, d’une brutalité blessante qui ne serait pas tenable dans le « monde réel ». Marc a la rationalité et la rigidité de sa profession, Serge se pique d’art et de culture, tandis qu’Yvan galère et essaie de composer avec tout le monde. Le débat autour de la valeur du tableau peut paraitre banal à première vue. La violence qu’y met Marc révèle un malaise plus profond et fait basculer la pièce dans une autre dimension, bien au-delà du Misanthrope de Molière.
L’originalité de la pièce n’est pas tant dans sa critique de l’Art Contemporain que dans sa manière d’entrer dans la mécanique des amitiés, de l’indicible, de ce qu’on n’ose pas s’avouer à soi-même ou dire aux autres, du besoin profond de reconnaissance. Les personnages n’hésitent pas à faire des apartés avec le public pour partager leur point de vue sur les autres protagonistes, et le ton monte rapidement dans les altercations. Qu’est-ce qui nous relie à l’autre ? Dans quelle posture l’enferme-t-on ?
Dans le rôle d’Yvan, Olivier Saladin est extrêmement touchant, désarmant de naturel. Le Serge d’Olivier Broche a des airs de Fabrice Lucchini, le premier à endosser le rôle. François Morel joue le rôle de Marc avec une grande sobriété, une rigidité étonnante.
N’ayant pas vu la mise en scène initiale, la comparaison m’est impossible. En revanche, la récente version de tgSTAN prenait plus de distance avec le texte d’origine et plongeait à bras le corps dans le questionnement de l’amitié avec encore plus d’authenticité.
L’Art mis en scène par François Morel offre une soirée divertissante à défaut d’être renversante.
Emmanuelle Picard
Photo M Toussaint