
L’IMAGE DU JOUR. « CECI N’EST PAS UNE EGLISE », Non, c’est une mosquée ! Ou comment Erdogan réécrit l’histoire de la Turquie. Image : la basilique Sainte-Sophie à Istanbul.
Eh oui, Sainte-Sophie à Istanbul n’est plus une église ! C’est désormais une mosquée. Tout cela selon le désir d’Erdogan, une fois encore touché par la grâce divine…
Non pas qu’au « Tribune », cela nous affecte vraiment, vous connaissez chers lecteurs et lectrices notre goût pour la religion et les cathos… Du coup, une église de plus ou de moins, on s’en fiche un peu. Déjà celle-ci fut transformée en musée en 1934 par la lucidité anticléricale d’Atatürk, le coupeur de minarets, qui dévoilait les femmes et faisait la chasse aux imams…
Non, avec Sainte-Sophie, ce que cela stigmatise, c’est surtout le penchant frénétique d’Erdogan à revisiter l’histoire, qui s’accélère, un travers commun à tout dictateur qui se respecte, quitte à gommer toutes les strates culturelles -et cultuelles donc- qui caractérisent la Turquie, et constituent la richesse de son patrimoine monumental, artistique, culturel et intellectuel.
En transformant Sainte-Sophie en mosquée en 2020, l’autocrate a signé son plus « joli » coup d’arasement symbolique de la présence chrétienne. Et il ne compte pas s’arrêter là : ce sera bientôt au tour de l’église Saint-Sauveur-in-Chora (Kariye Camii), autre joyau chrétien d’Istanbul et l’un de ses plus beaux monuments religieux.
Sainte-Sophie est considérée comme l’un des édifices religieux les plus importants au monde en raison notamment de la splendeur de ses éléments architecturaux et décoratifs. Elle se distingue par ses mosaïques byzantines et son impressionnant dôme qui constitue une prouesse architecturale inégalée pendant plusieurs siècles. A l’instar de la Grande Mosquée Bleue, magnifique ouvrage architectural islamique qui voisine l’ancienne basilique, elle demeure un témoin incontournable de l’histoire de la ville.
Dressé sur une colline surplombant la mer de Marmara, le monument a été construit au VIe siècle sur les ruines d’une église plus ancienne édifiée vers 325 par Constantin, le premier baptisé des empereurs romains. Mais l’édifice – déjà surnommé « la Grande Eglise » – subit les vicissitudes du temps et est détruit en 532 au cours de violentes émeutes dans la ville, qui compte alors quelque 400 000 habitants. L’empereur Justinien (483-565) décide aussitôt de reconstruire la basilique.
En octobre 2023, le ministre turc de la Culture et du Tourisme a annoncé que l’entrée dans l’ancienne basilique byzantine devenue mosquée allait redevenir payante à compter de janvier 2024, pour les visiteurs étrangers, afin de financer la préservation de l’édifice. (Imad Khillo, Sciences Po Grenoble et Jean Marcou, Sciences Po Grenoble)
Mais la volonté d’effacer le passé « dérangeant » de la Turquie, ne s’arrête pas là : ainsi de la Vallée d’Ihlara, en Cappadoce, qui recèle un patrimoine fastueux d’églises troglodytes, datant des 11e et 12e siècles qu’ Erdogan laisse dépérir, fragiles témoins de la chrétienté ouvertes désormais aux 4 vents et sujettes aux dégradations et outrages.
Le dictateur fonce ainsi à pas forcés vers la réislamisation du pays, avec l’aide précieuse des islamistes fascisants de son parti d’ultra-droite conservatrice et religieuse l‘AKP, et n’hésite plus à s’accaparer sans complexe la riche histoire de son pays pour la réarranger à sa manière.
Mais le présent aussi semble beaucoup préoccuper l’autocrate, qui décidément, n’ aime rien tant qu’effacer du paysage ceux qui le gênent, comme son rival démocrate, l’actuel maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, qu’il n’a pas hésité à embastiller et faire condamner soi-disant pour « corruption » dans le but de l’empêcher de se présenter aux prochaines présidentielles, pour lesquelles Erdogan est donné perdant dans tous les sondages…
Et ne parlons pas des opposants en général, des universitaires, des étudiants frondeurs, des artistes et des journalistes, des Kurdes, des Coptes… -et même des militaires haut-gradés trop proches selon lui des idées d’Atatürk et de sa laïcité- qu’il emprisonne à tour de bras, quand il ne les fait pas éliminer. Un siècle après l’instauration d’une république laïque par Atatürk, qui n’était certes pas parfaite, loin de là, l’ancien militaire ayant une poigne de fer, c’est le moins qu’on puisse dire, et des idées bien arrêtées… N’empêche, Mustapha Kemal avait su faire entrer la Turquie dans la modernité et la laïcité, en grand admirateur des idées des Lumières et des préceptes de la Révolution française, il avait accordé le droit de vote aux femmes après les avoir autorisées à se dévoiler et leur avoir ouvert les portes de l’Université et de la fonction publique, et surtout avait combattu ardemment l’obscurantisme de l’islam et celui de ses imams arriérés de l’ancienne Turquie, celle des sultans corrompus et de la colonisation…
Erdogan, qui se voit comme le nouveau grand « Sultan » de l’histoire contemporaine de la Turquie, visant à restaurer la « grandeur » fantasmée de l’empire ottoman des siècles passés, a toujours jalousé la notoriété et le charisme de son illustre prédécesseur, qui restera à jamais dans le coeur et les esprits des Turcs comme l’inventeur de la Turquie moderne. Et cela a des incidences dramatiques sur la vie quotidienne des citoyens -et surtout des citoyennes- ainsi que sur le rayonnement culturel du pays, désormais considéré comme une pure dictature islamique, cloîtrée dans l’obscurantisme religieux, fermée aux idées libérales, liberticide et belliciste de surcroit, du coup très loin à ce jour d’être près d’intégrer l’Europe…
Dommage, la Turquie est un grand pays porteur d’une grande civilisation, qui auraient beaucoup à apporter au reste du monde. Elle demeure hélas l’otage d’une idéologie religieuse rétrograde, mortifère et expansionniste, ouvertement propagée -par pur intérêt politique, non par conviction religieuse- par un mégalomane avide de pouvoir, prêt à tout pour maintenir son emprise sur « son » peuple, qui mérite pourtant bien mieux que cet usurpateur, ce Polichinelle ridicule et pathétique.
Marc Roudier



Images : 1 & 2- Sainte-Sophie, Istanbul, Vue de l’intérieur, Vue de l’extérieur – 3- Saint Sauveur in Chora, Istanbul, Vue de l’intérieur de l’église – 4- Ceci n’est pas une pipe, René Magritte – Photos DR