« VIE ET DESTIN, LIBERTÉ ET SOUMISSION » : ÉDIFIANTE TRAVERSÉE DU TOTALITARISME

Vie et destin, Liberté et soumission – Brigitte Jaques-Wajeman – Théâtre des Abbesses – du 8 au 27 janvier 2026 

Qu’est-ce qui pousse un homme à se soumettre ? La metteuse en scène Brigitte Jaques-Wajeman aborde l’immense livre de Vassili Grossman en partant de cette question. L’œuvre a ses aficionados, nombreux dans la salle (« la matrice du XXe siècle »). Vie et destin n’a été publié qu’en 1980, après la mort de son auteur, et bien après sa demande de publication en 1960. Kroutchev l’a censurée, «antisoviétique ». En suivant des parcours individuels pendant la deuxième guerre mondiale, Vassili Grossman expose les méandres du stalinisme et souligne sa proximité avec le fascisme. La pièce donne vie à ces destins croisés avec une efficacité rare, énormément d’émotions et de théâtralité. Les acteurs, qui lisent aussi dans le livre des parties les concernant, jouent leur rôle avec fluidité. Une distanciation bienvenue se crée L’adaptation théâtrale est un vrai tour de force. Le constat est terrible : les leviers actionnés par le totalitarisme et les différentes formes de soumissions qu’il génère sont déchirants et interrogent encore aujourd’hui.

Le physicien Sturm est cantonné à Kazan loin de Moscou avec ses équipes, afin de « protéger » ses travaux sur le nucléaire. Sa mère juive, qui vient d’être rattrapée par les troupes allemandes, lui a écrit une dernière lettre avant sa déportation dont elle mesure qu’elle signifie la mort pour elle. La guerre fait rage, et la bataille de Stalingrad qui va commencer s’annonce comme décisive…

Une grande table, un canapé sur le côté. Ce dispositif épuré permet de traverser les espaces et le temps. Neuf acteurs débattent autour de la table. Les dialogues sont complétés par des descriptions du livre, apartés intégrés avec beaucoup de naturel. Le démarrage intrigue : quelle naïveté peut pousser ce groupe à imaginer une presse libre sous Staline ? A peine esquisse-t-il un commentaire critique que le physicien Sturm le regrette, s’en inquiète. La menace reste présente, l’auto-censure constante.

Pourquoi se soumet-on ? Il y a des raisons évidentes, comme la violence ou la torture, qu’elle s’exerce dans les ghettos ou en purge. La recherche d’intérêt, de pouvoir ou de récompenses est aussi immédiate, comme le commissaire Guetmanov qui n’hésite pas à dénoncer Krymov. Il y a aussi des naïvetés démentes, comme celle du prisonnier du goulag Abartchouk, qui croit toujours aux vertus du communisme et pense n’être qu’une infime erreur dans le système, un épiphénomène qu’il est prêt à assumer. Il y enfin des stratagèmes encore plus pervers, qui enchainent les petites compromissions, comme en fait l’expérience Strum : un coup de fil de trois minutes de Staline lui permet de rassembler les membres clés de son équipe, mais l’oblige aussi à signer une pétition contre son gré. Par opposition, l’amour peut conduire à des actes de bravoure, comme les démarches d’Evguenia pour sauver son ex-mari Krymov.

Il est des moments particulièrement poignants dans le récit. Cette dernière lettre de la mère de Strum, envoyée du ghetto à la veille de sa déportation, se sachant condamnée. L’émotion est à son comble, et culmine avec la description des camps de concentration que Vassili Grossman connait bien pour avoir été journaliste de guerre et y être entré. Les descriptions sont accablantes, le résonances entre le fascisme et le stalinisme troublant. L’antisémitisme des deux mouvements est d’autant plus criant. Qui a appris de qui ? Les purges de 1937 de Staline précédent les camps de concentration, l’antisémitisme des nazis semble justifier celui, ultérieur, de Staline… La destinée de Krymov, trotskiste et théoricien malheureux, victime d’une dénonciation ubuesque, est particulièrement tragique. Et que dire aussi de la destinée de Strum, talentueux physicien qui enchaine contrariétés, allégeances mesurées et angoisses ?

Le roman de Vassili Grossman est présenté comme largement autobiographique. Sa matière est riche, la pièce n’en a que plus de mérite. Le théâtre est là dans les caractères et les émotions de ces individus ballotés par l’histoire. Le grotesque montre même le bout de son nez avec le personnage de Guetmanov, corrompu et dénonciateur jusqu’à la moelle. Les comédiens sont engagés, émouvants sans être larmoyants. Une grande soirée de théâtre !

Emmanuelle Picard

Photo Gilles Le Mao

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