
Le Misanthrope – Mise en scène Georges Lavaudant – Avec Mélodie Richard et Eric Elmosimo – Théâtre de l’Athénée Paris – du 14 au 25 janvier 2026.
Un Misanthrope, encore un. Que peut-on encore dire sur cette pièce de Molière, où le franc parler d’Alceste, entier et sans mesure, le marginalise, y compris auprès de la femme qui l’aime ? Chaque version est pourtant différente et révèle une facette supplémentaire de l’œuvre. Dans celle-ci, Célimène brille. Insaisissable, irrésistible, coquette, mystérieuse, Mélodie Richard incarne à la perfection cet être mystérieux. Face à elle, Eric Elmosino est un Alceste colérique, engagé et intraitable. La mise en scène de Georges Lavaudant est moderne, dans ses costumes comme dans ses décors et sa musique, tout en gardant le texte de Molière à la lettre. Sa lecture est très axée sur la dynamique du couple Alceste-Célimène, et relaie les personnages secondaires au registre de la farce. C’est beau, drôle, efficace et percutant, à voir.
Alceste est exaspéré par les faux semblants et l’hypocrisie des personnages de cour qui l’entourent, au point d’en vouloir à son ami Philinte de s’en accommoder. Son franc parler lui attire des ennemis. Et pourtant, il est amoureux de Célimène, jeune coquette qui flatte les présents tout autant qu’elle assassine les absents par ses traits d’esprit.
Mur de miroirs ternis, costumes de soirée : l’époque est contemporaine, le décor minimaliste. Derrière ces miroirs se cache le dressing de Célimène, avec des robes plus extraordinaires les unes que les autres, plumes comprises. Le piano envahit l’espace. Exit le XVIIIe. Philinte et Alceste se lancent dans une discussion animée, en marge de la soirée, le premier, débonnaire et expérimenté, tentant vainement de calmer le second qui s’indigne de toutes les hypocrisies qu’il voit. L’indignation d’Eric Elmosino dans le rôle d’Alceste est totale, violente, sans aucune concession. Tout est extériorisé chez lui, y compris physiquement.
Si le quatuor central, Philinte, Eliante, Célimène et Alceste, revêt une apparence de normalité, les personnages secondaires, Arsinoé, Oronte, Acaste et Clitandre, sont clairement du côté de la farce, aussi bien dans leurs habits et leurs coiffures que dans leur diction et leurs propos. Tout est en proprement ridicule chez eux, de la houppette de l’un, à l’énorme ventre de l’autre, en passant par la robe fendue d’Arsinoé. Ces excès justifient presque les réactions d’Alceste. Si ce parti pris de farce renforce le comique de Molière, il n’incite pas à la modération.
L’apparition la plus extraordinaire reste celle de Célimène. D’un bout à l’autre de la pièce ses intentions sont énigmatiques, impossibles à percer. Une lueur d’alarme très fugitive passe dans ses yeux quand Alceste cherche à la confondre avec le mot d’Arsinoé. Elle reste stoïque, de marbre au moment des accusations croisées. Quel siècle quand même où les femmes sont des trophées à remporter !
Il y a d’autres manières d’aborder Le Misanthrope. A son âge, Alceste ne découvre pas l’hypocrisie de la cour, il la retrouve sans cesse. Peut-être s’énerve-t-il autant contre lui-même, son incapacité à « laisser filer », à « composer » que contre ce milieu. Le parti pris littéral adopté par Georges Lavaudant et Eric Elmosino est beaucoup plus centré sur la relation avec Célimène que sur les enjeux du « comment faire société ». Pourquoi pas, et la réalisation est belle et plaisante.
Emmanuelle Picard
Photo Marie Clauzade