
Les Femmes savantes – Mise en Scène Emma Dante – Avec la troupe de la Comédie-Française – Théâtre du Rond-Point, Paris – Comédie Française hors les murs – Jusqu’au 1er mars 2026.
Les Femmes sont savantes. Les hommes plutôt pragmatiques. C’est l’histoire d’un mariage. De quelques points de vue divergents. De quelques prises de pouvoir. De quelques ruses. De quelques prétentions. De quelques affrontements. L’histoire d’hommes et de femmes. La pièce fait-elle encore écho aujourd’hui ?
Emma Dante ne prend en tout cas aucun parti. Elle ne veut pas. Elle constate. Elle donne à voir une simple comédie humaine. L’une des dernières de Molière où nul ne semble épargné. Une comédie dans le prolongement des « Précieuses ridicules » jouée treize ans auparavant.
Emma Dante, artiste phare de la scène européenne, rencontre ici Molière et la Maison de Molière pour la première fois. Un rendez-vous sur proposition de la Comédie-Française. Surprenant quand on sait qu’Emma Dante n’est pas à priori particulièrement attachée aux textes dits théâtraux.
Et pourtant le théâtre est ici présent de bout en bout et c’est peut-être cela le plus intéressant. Artifices et vérité.
Dans la lumière de la salle trois énormes sacs tombent des cintres. Les trois coups que donnait en son temps le « brigadier ». Trois sacs qui contiennent d’entrée le spectacle. Son essence. Texte des « Femmes savantes » brandi par une comédienne et premiers éléments de la représentation. Un crucifix. Une robe de mariée. Car c’est bien à cela que nous allons assister. Une représentation. Ne l’oublions pas. Nous sommes au théâtre. Noir salle. Une impression d’être en répétition. Les comédiennes ne sont pas encore costumées. Les femmes le seront progressivement. Les hommes quant à eux le sont d’emblée. Et de belle manière. Elles conversent pourtant dans ce langage d’un autre temps étonnamment compréhensible. Impression que le spectacle se fabrique à vue. Que les acteurs s’amusent à jouer. Personnages comme des marionnettes que les acteurs s’amuseraient à manipuler. Allers-retours entre ce dix-septième siècle et le nôtre. L’histoire se raconte. La poésie parfume le récit. Les savoirs s’échafaudent et s’affirment au rythme de fumeux projets de mariage. Des désirs contrariés. Des séductions factices. Des petits jeux de gouvernance et des mesquines luttes d’influence. Hommes, femmes, serviteurs, même combat tous bouffons.
Piles de livres envahissant le plateau comme les totems du savoir. Livres de lumière. Et juste le temps éphémère d’une floraison avant de disparaître. Puissance de l’image.
Par contre suffit-il de balayer la poussière des costumes d’époque pour déconstruire le temps ? Suffit-il de balader un ordinateur portable de scène en scène ? Suffit-il de s’accrocher l’oreille à un smartphone ? Ce ne sont pas non plus vraiment les musiques de Björk ou de Gino Paoli et Ornella Vanoni qui nous ramènent au temps présent ou créent un chemin supposé à travers les siècles. Même si tout cela est plutôt plaisant.
Tout est abondamment coloré. Les vêtements somptueux. Les perruques comme des barbes à papa. Sucrées à souhait. Le divan magnifique. Immense et rose comme un loukoum. Là où ils se serrent. Se pressent. S’exposent. Ce divan disloqué. Puis assemblé. Comme cette grande tribu hétéroclite. Alors que cette maison et cette histoire sont un huis clos. Une histoire de famille à volets fermés comme ces murs immenses qui glissent. Sournois. Malicieux. Silencieux. Et se resserrent finalement sur ces pauvres pantins. Impitoyables comme une sentence menaçante levée in fine par un heureux dénouement. Oui tout cela n’est que théâtre et comédie. On y rit. On y chante et on y danse. On virevolte et on sautille. On s’affronte et on s’aime. Ainsi va la vie.
Emma Dante nous emmène davantage dans un univers clownesque plutôt que grotesque comme à son habitude. Elle semble presque trop mesurée. Avec parfois quelques effets par trop faciles et sans grande surprise. Mais qui font mouche apparemment auprès du public.
C’est en tout cas une joyeuse et très talentueuse bande d’actrices et d’acteurs qui nous emmène avec elle dans les soubresauts de cette famille outrancière, pathétique et simplement humaine. Tous d’une infinie justesse donnent à la langue de Molière une limpidité surprenante. Et c’est cela aussi le plaisir du théâtre.
Arthur Lefebvre
Avec la troupe de la Comédie-Française : Éric Génovèse – Laurent Stocker – Elsa Lepoivre – Stéphane Varupenne – Jennifer Decker – Gaël Kamilindi – Sefa Yeboah – Edith Proust – Aymeline Alix – Charlotte Van Bervesselès – Diego Andres – Hippolyte Orillard – Alessandro Sanna – Sabino Civilleri.
Scénographie et costumes Vanessa Sannino – Lumières Cristian Zucaro – Collaboration artistique Rémi Boissy – Assistanat à la scénographie Ninon Le Chevalier – Assistanat aux costumes Marion Duvinage – Production Comédie-Française – Coréalisation Théâtre du Rond-Point – En direct un cinéma dimanche 1er mars à 15h.

Photos Christophe Raynaud De Lage