
« Salade, Tomate, Oignons » – Texte, mise en scène et interprétation : Jean-Christophe Folly – Au Théâtre du Nord, Lille, du 28 au 31 janvier 2026.
D’abord il y a ses pas dans l’obscurité. Le bruit de ses pas. Puis il est là dans la pénombre. Puis dans la lumière. Costume et chapeau noirs. Chemise et gants blancs. Comme une image de music-hall. Pétillant. Sourire large. Comme échappé peut-être des figures racistes d’un « minstrel show » où les noirs étaient joués par des blancs grimés de noir avant que des noirs ne jouent ensuite leur propre rôle. Peut-être. Les ancêtres. Déjà « habité par la nostalgie d’une époque que je n’avais pas connue » dit-il.
En noir et blanc il est dans un restaurant kebab. On dirait les heures pâles de la nuit. Propices aux rencontres sauvages. Aux confidences sans lendemain. Accoudé au comptoir et laissant couler les mots qui viennent dans le désordre.
Salade tomates oignons comme on dirait liberté égalité fraternité. Bleu blanc rouge. Titre un peu provocateur comme l’avoue Jean-Christophe Folly auteur et merveilleux interprète de cette petite saga en trois temps. Légère et grave. Pleine d’humour et d’une grande poésie. Jean-Christophe Folly est un acteur élégant qui donne à ses personnages une seule et même âme. Belle et sensible. Il parle de l’autre. Il parle à l’autre. Il nous regarde et nous parle avec une authentique générosité.
Trois temps. Peut-être davantage si l’on compte les ancêtres. Encore eux. « Le destin laisse peu de place » en effet pour échapper à une soirée solitaire « nuggets verveine radiateur ». La solitude.
Échapper à ça aussi. La solitude. Elle n’a ni race ni couleur. Alors on parle. On parle. Il y a ce flot de mots pour happer l’autre. Un autre. Une autre. Regard croisé un court instant. Un bref espoir pour ne pas devenir un « siamois des objets quotidiens ».
Parole faisant, comme on trace son chemin, le costume change. Le personnage aussi. Tout est fluide. Naturel. Bustier rouge et talons hauts. Deuxième temps. La fille. Le regard de la fille dans ses yeux à lui. Tous ces mots qu’il faut continuer à dire. Le miroir de l’autre. Nouvelle apparence mais même combat. La solitude toujours. Et les ancêtres quelque part dans l’ombre du temps. Quand la rampe de néons ne les ravive pas trop. Il y a « beaucoup de route quand on ne sait pas où aller. » Alors mieux vaut avoir « les intestins propres, comme les ongles ». Les ongles rouges comme de minuscules balises de lumière dans cette nuit possible. Celle du silence. Alors elle chante. Elle chante. Et vient la musique. Rassurante. Bienfaisante.
Et quand le chant n’est plus, la fille en rouge se transforme à nouveau. Troisième temps. Celui de l’homme à la valise. Fragile comme des souvenirs. Si pleine et si vide à la fois. Celle d’un improbable voyage. Celle trimbalée depuis si longtemps. Depuis le temps des ancêtres. Toujours eux. Quand « le sang te tombe dessus » et qu’« un arbre reste suspendu au-dessus de l’enfance ». La valise était là. Dès le début elle était là. Quand la voix off du serveur annonçait les commandes elle était là. Quand la fille en rouge chantait elle était là.
Alors il regarde. Il nous regarde une dernière fois. Il a l’air un peu triste. Un peu désabusé. Comme s’il fallait parler encore. Et encore.
Et il dit « je vous ai aimés ». Plusieurs fois il répète. « Je vous ai aimés ».
Arthur Lefebvre
Collaboration artistique Emmanuelle Ramu – Création musicale Tatum Gallinesqui – Création lumière Bruno Marsol – Production Compagnie Chajar & Chams (création 2019). – Texte édité aux éditions L’Ire des Marges – Prix de la fondation Beaumarchais SACD 2018
En tournée :
5 au 6 février 2026, Tangram, scène nationale, Evreux
2 avril 2026 à St Die en Vosges
8 au 18 avril 2026 au Théâtre Silvia Monfort, Paris
Photo Virginie Meigne