« PRESQUE ÉGAL, PRESQUE FRÈRE »: OR ET DÉSORDRE D’UN MONDE TROUBLÉ

PRESQUE ÉGAL, PRESQUE FRÈRE – De Jonas Hassen Khemiri – Mise en scène Christophe Rauck – 28 janvier — 21 février 2026 – Théâtre Nanterre-Amandiers.

Presque égal

Et si c’était un conte ? Un conte cruel. Ironique. Intéressant mélange formel de l’écriture. Entre dialogues et narration. Judicieux parti-pris.

Dès l’entrée, comme des étoiles factices à faire rêver. Une pluie de pépites projetée partout. Et ça bouge. Ça tournoie. Ça varie. Comme le cours de la Bourse. Au centre un globe terrestre. Suspendu à ras du sol. Et c’est tout. Il semble si mou ce pauvre globe. Triste baudruche. Un son étrange et sourd accompagne en fond le brouhaha du public qui s’installe. Tranquillement. Face à face.

« Presque égal » est le premier des deux textes de Jonas Hassen Khemiri que Christophe Rauck a choisis pour inaugurer l’une des nouvelles salles du théâtre Nanterre-Amandiers rénové. Enfin ! Les Amandiers par ailleurs habités d’un riche passé dans l’histoire contemporaine du théâtre.

Jonas Hassen Khemiri, écrivain suédois a également étudié l’économie internationale à l’École d’économie de Stockholm et à Paris. Dont acte.

Le récit commence avec le réconfortant souvenir du chocolat de l’enfance. Le fameux Van Houten en poudre. Amer comme l’histoire qui va nous être présentée en ouverture. Celle de Caspar Van Houten lui-même. Ou plus précisément de sa théorie de l’investissement. Démonstration rapide vive et brillante d’un professeur visiblement en quête d’audience. Le thème est donné. Le ton aussi. Drôle et grinçant. Le système est en place. Libéral bien sûr. Efficace. Impitoyable. Dévorant. Un à un les personnages vont s’installer. Et seront… dévorés. Tranches de vies par épisodes. Les récits se croisent. Les destins se mêlent. Tous liés à l’argent. Au rendement. Au profit. Et à leurs dérivés plus ou moins légitimes. Condamnés sans doute à tournoyer sans fin et sans autre raison que le pognon comme les pépites folles du début. Sombre loi du marché et malheur à qui voudrait y résister. Alors ? Alors nous, spectateurs installés en bi frontal on les voit et on se voit. On se mêle malgré la distance. La salutaire distance du théâtre. Dans tous les sens du terme. Même si les acteurs viennent y faire des incursions. Même si on évoque en clin d’œil l’économie du spectacle en général et du théâtre en particulier. Miroir mon beau miroir dis-moi qui est le plus riche. Le théâtre appuie là où ça fait mal. Et c’est bien. Alors ces mots projetés en très grand en noir et blanc. Comme un film muet dont on lirait les dialogues. Les sous-titres. Les sous-mains. Les sous-vies. Et les acteurs les disent. Appuient là…

Le professeur, sa femme dans un bureau de tabac, le jeune diplômé incapable de trouver son premier emploi, le SDF malin truqueur, la mère triste économe, la coach mi-psy mi-raisin. On les voit se débattre. Résister parfois. Pour céder enfin. Et réclamer leur dû en toute bonne conscience. Dérouler leurs combines de misérables petits joueurs. Leurs plans de nécessiteux. Les doubles discours. Les apparences. Parce qu’on est pris dans les filets. Malgré soi. Pour échapper à ça la pauvreté. Un pauvre ça pue c’est moche et ça se cache. Alors on préfère la lumière et même et surtout au prix du compromis. Ah la compromission ! Tellement nécessaire à la survie sociale. Les petits arrangements. Les mesquineries. Les petits défis. Que ne ferait-on pas pour cinquante euros. Juste quelques feuilles blanches pour tout dire de ce rien. Sobre comme l’est d’ailleurs la mise en scène de bout en bout. Tandis que la machine à broyer fait son œuvre. Sournoisement. Inéluctable. Pareille à cette musique quasi permanente en arrière plan. En sourdine. Ce son presque insidieux qui contamine. Ou bien ces trois notes de piano forte qui se répètent. Comme pour asséner une vérité. La seule qui vaille bien sûr en mode économie libérale. Et de tout cela on rit aussi. Même si le rire prend très vite le goût du fameux cacao. Amer comme un rictus fragile et douloureux. La boucle est bouclée. Les dés sont jetés. Pipés d’avance. « Le temps est infini ».

Alors il y a juste un divan blanc vers la fin. Comme pour mieux abriter la comédie du fric. Un piège posé là dans un vieux théâtre bourgeois. Vulgaire. Loin de ces petites gens. Ces transparents. Ces invisibles.

Tout est fluide. Tout est habilement et intelligemment construit. Effrayant d’actualité. Les comédiens sont d’une parfaite justesse. Drôles, touchants ou pitoyables, ils donnent toute leur vérité à chacun de ces personnages. Ensemble ils défendent le propos avec une convaincante ardeur. Une énergie généreuse. Entracte ! Puisque c’est à cela que nous invite un brillant Monsieur Loyal. Ultime pirouette. Ultime miroir.

Presque frère.

Second opus. Titre original : « J’appelle mes frères ». Ou quand la ville devient cité de peur de suspicion et de paranoïa. Où il est aussi question d’amour. D’identité. De possible délit de sale gueule. De culpabilité présumée. Et de cette fraternité évoquée dans le titre. Comme une île bienfaisante et totalement illusoire voguant solitaire dans un monde en détresse. Explosion. Le sol est blanc de neige. Une voiture blanche anonyme aussi est garée là. Écho peut-être à ce canapé blanc de la première séquence. Abris. Refuge. Cocon. Tribune. C’est selon. Ou tout à la fois. Probable attentat dans cette ville de n’importe où. Amor au centre de cette histoire se sent traqué. Amor comme amour bien sûr. Ou comme à mort. Ou peut-être même comme étranger. Double sens et double cheminement. Ou tout cela en même temps. Quel chemin va-t-il emprunter ? Parcourir ? Téléphone en main. Il appelle ses frères. Leur intime la planque. Le silence. L’oubli. Plus tard il leur dira que non. Revenir dans la lumière. Dire qu’ils ne sont pas comme eux. Tout est écrit en grand sur les écrans bi frontaux eux-aussi. Des alertes. Détresse et solitude soudaine. Qui est coupable ? Les frères ? Lui-même ? Les regards interrogent. Suspectent et rendent forcément coupable. Les autres. Tous les autres. Quand le doute s’installe tout est suspect et tout semble possible. Même le pire. Surtout le pire. La confusion des sens. Et qui sème le désordre ? Tout paraît ici si réel-irréel. Le trouble aussi est installé. Pour lui. Pour nous. Mais qui sont-ils ? Cette fratrie. Ce clan peut-être. Famille de sang ou famille chimérique. Comme cet impossible amour auquel il veut se raccrocher. Qui et à quelle place ? Ils vont et viennent. Arpentent l’espace.

Parfois lui, Amor, on dirait qu’il danse. Il hésite. Grimpe aux gradins. Sur la voiture. Revient. Une chorégraphie de la traque imaginée. Dialogues. Récit. Adresses public. Et son visage gros plan sur les écrans. Les formes se mêlent à nouveau. Nous dessinent une sorte d’abstraction. Une poésie devinée. Un presque délire. Un possible cauchemar. Un étrange polar sous emprise quand les images des caméras de surveillance se multiplient. Se cognent. Emplissent l’espace. Alors il faudrait « hurler dans des porte-voix ». Fuck le silence. Hurler pour retrouver sa place dans cette cité troublée. Hurler à coups de musique saturée. Hurler pour arrêter tout ça. Pour renouer peut-être avec la douceur clairvoyante d’une grand-mère tranquille dans cette énigmatique voiture blanche. Se couler dans la neige. Se lover en elle. Une île peut-être. Plongée dans de subtiles lumières. Émouvants et magnifiques sont à nouveau les actrices et les acteurs emmenés dans cette sensible et intelligente mise en scène. À nouveau extrêmement touchants et donnant à l’ensemble une si nécessaire et authentique humanité.

Arthur Lefebvre

Traduit du suédois par Marianne Ségol – Scénographie Simon Restino – Dramaturgie et collaboration artistique Marianne Ségol – Assistant à la mise en scène Achille Morin. Avec Virginie Colemyn – Servane Ducorps – David Houri – Mounir Margoum – Julie Pilod – Lahcen Razzougui – Bilal Slimani – Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance) – Costumes Coralie Sanvoisin – Maquillages et coiffures Cécile Kretschmar – Lumière Olivier Oudiou – Musique Sylvain Jacques – Vidéo Arnaud Pottier

Production Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN – Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’ARCHE – Textes disponibles aux éditions théâtrales – Avec la participation artistique du Jeune théâtre national – Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de traduction théâtrale.

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