
LA PLUS SECRÈTE MÉMOIRE DES HOMMES – Texte de Mohamed Mbougar Sarr – Adaptation et mise en scène Aristide Tarnagda – MC93 Bobigny – du 4 au 8 février 2026.
Écrire. Lire. Deux notions fondamentales. Deux actes qui prennent par cette lecture-spectacle une importance quasi vitale.
Deux pupitres et des livres empilés à leurs côtés. Des livres. Et quelques lumières rouges au sol en fond de scène.
Odile Sankara et Aristide Tarnagda, figures incontournables du théâtre burkinabè ont choisi le roman de Mohamed Mbougar Sarr. Prix Goncourt 2021. Puis délaissé. Comme abandonné. Aristide Tarnagda compare pourtant son écriture « à un volcan dont la lave surgissante vous brûle et vous traverse avant de devenir une brusque caresse souriante qui vous attendrit et vous émerveille. »
Cette écriture effectivement touffue et foisonnante donne ici une adaptation du même style. Où parfois il est difficile de se repérer dans les cheminements multiples des personnages. Un jeune auteur sénégalais part à la recherche d’un grand écrivain lui aussi sénégalais T.C. Elimane. Célèbre en fin d’années 30 puis oublié. Auteur d’un premier roman « Le Labyrinthe de l’inhumain ».
Mais finalement peu importe. Il suffit de se laisser porter par la puissance des mots. Du récit. Du dire. Car s’ils sont lecteurs, Odile Sankara et Aristide Tarnagda sont aussi d’habiles conteurs. Quelques simples accessoires, la justesse et la variété de leur interprétation leurs suffisent pour être l’un ou l’autre des multiples protagonistes de cette aventure. Il sont magnifiques. Émouvants. Drôles et pleins d’humour. Surtout immensément humains. Comme ce long monologue où Odile Sankara passe d’une émotion à l’autre avec tant de bonheur. Tant de puissance. Ils sont avant tout les diseurs d’une intense poésie accompagnée ou soulignée par la musique discrète et si présente à la fois d’Antoine Berthiaume. Et d’une lumière idem de Daniel Zoungrana.
Tous les personnages rencontrés au cours de ce périple semblent parfois dispersés dans le temps. Dans ce voyage continu Afrique-Europe. Et sont finalement comme autant de pièces d’un puzzle. Celui qui constitue l’histoire même de T.C Élimane. Celui de la quête du jeune écrivain. Le cheminement s’éclaire. L’histoire prend corps.
La grande question de ce récit reste néanmoins celle de l’écriture. Comment écrire ? « Qu’est-ce qu’un écrivain qui se tait ? » « Écrire exige toujours autre chose. Autre chose. Autre chose. » Comment écrire aussi quand on utilise la langue du colonisateur ? Car le propos est également très politique. Être Africain. Écrire. Les racines profondes. Autant de questions posées par ce texte intense. Reflet lui-même de la complexité du sujet. Mohamed Mbougar Sarr nous donne quelques débuts de réponses. Écrire c’est rompre avec son pays. Se » libérer du poids terrible du passé. Modifier la langue, l’enrichir « » comme le souligne Aristide Tarnagda.
Cette rupture avec le pays est nécessaire. Pour tout écrivain. Quelle que soit sa culture. Quelle que soit son appartenance. Presque fondamentale de l’acte d’écriture. Rompre avec son pays. Quel qu’il soit. Rompre. C’est rejoindre la solitude et le silence. « La patrie de toute la solitude et du silence ». C’est tenter de gagner l’universel.
Arthur Lefebvre
Avec Odile Sankara, Aristide Tarnagda – Dramaturgie Aurélie De Plaen – Musique Antoine Berthiaume- Lumière Daniel Zoungrana – Production Théâtre Acclamations Coproduction Festival TransAmériques, Association Récréâtrales – Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistique. Le roman de Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, est publié aux éditions Philippe Rey et Jimsaan.
Photo Daddy-Mboko