
BENVENUTO CELLINI – Opéra en deux actes et quatre tableaux d’Hector Berlioz – Créé à l’Académie Royale de Musique, Paris le 10 septembre 1838 – Livret de Léon de Wailly & Auguste Barbier – Direction musicale : Alain Altinoglu – Mise en scène et décors : Thaddeus Strassberger – Dramaturgie : Sébastien Herbecq. – Avec le Ténor John Osborne (rôle-titre) et la Soprano Ruth Iniesta – Chef des chœurs : Emmanuel Trenque – Costumes : Giuseppe Palella. A La Monnaie – De Munt, Bruxelles, les 11, 14 & 17 février à 19h30, le 8 février à 15h00 – Durée du spectacle 3h10, entracte inclus.
« Benvenuto Cellini », version Paris 2 (1838) œuvre « rarissime » jouée pour la première fois en Belgique, au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, dirigé par le talentueux Alain Altinoglu et mise en scène par l’italo-américain d’origine Cherokee, Thaddeus Strassberger (*), inaugure la nouvelle direction générale de Christina Scheppelmann.
« L’opéra est un art contemporain : même si les œuvres datent de plusieurs siècles, elles n’existent vraiment que lorsqu’on leur donne vie sur scène. (…) La musique peut renforcer, contredire ou détourner les mots. Elle crée une dimension métaphorique et spirituelle qui se rapproche davantage de la complexité de notre psyché humaine » ». Thaddeus Strassberger (**)
Le kitch assumé, un spectacle de Carnaval dans un décor gigantesque
Soyons clairs dès le départ : ce spectacle est tout simplement stupéfiant, avec son décor gigantesque et ses costumes fabuleux (un an de travail pour les ateliers de La Monnaie et deux ans pour les costumiers). La scène se métamorphose en une immense sculpture, représentant tour à tour la fontaine de Trevi, une colline romaine, la statue de Persée, et même un temple, intégrant des éléments générés par intelligence artificielle (vidéos). Le lustre et les fresques du plafond du théâtre de La Monnaie s’animent et deviennent partie intégrante du spectacle. Dans sa mise en scène, Strassberger (*) joue avec le décalage temporel en introduisant des personnages déguisés en soldats, un footballeur, des hippies, en Amérindiens, des ménagères, des pizzaiolos, un pape brandissant un phallus géant en guise d’anneau… (une scène plutôt vulgaire), transformant la scène en un carnaval kitsch et éclectique qui déborde de toutes parts… Oserait-on dire un peu « trop » ? Deux drag queens animent la scène du carnaval, avec un intermède parlé qui s’étire un peu… Le public, perplexe, peine à saisir l’ensemble, tant les détails sont nombreux et l’effervescence omniprésente. Il faut le dire, l’atmosphère est incroyable ! Le ténor John Osborne est brillant dans le rôle-titre de Cellini, et la soprano Ruth Iniesta est sublime en Teresa. L’orchestre, dirigé par Altinoglu, est superbe.
Considéré comme « maudit » et rejeté en son temps, le chef-d’œuvre de Berlioz, « Benvenuto Cellini », se déroule pendant le Carnaval, où se joue le cœur de l’intrigue. Pourtant, il reste rare de voir ce livret mis en scène à l’opéra. Ici, la production originale et unique de Thaddeus Strassberger, avec une dramaturgie de Sébastien Herbecq, ne manquera pas de susciter de vifs débats.
Spécialiste du bel canto et de l’opéra français, le ténor américain John Osborn (l’un des trois seuls au monde à maîtriser ce registre !) rayonne littéralement sur scène dans le rôle de Benvenuto Cellini, tout comme la sublime soprano espagnole Ruth Iniesta, fraîche et pétillante, dans celui de Teresa. Ils sont entourés d’une distribution internationale : Giacomo Balducci est interprété par la basse belge Tijl Faveysts, le baryton français Jean-Sébastien Bou incarne le célèbre Fieramosca, et la basse croate Ante Jerkunica est le pape Clément VII ; le baryton italien Gabriele Nani est Pompeo, la mezzo-soprano franco-allemande Florence Losseau est Ascanio, et le ténor mexicain, Luis Aguilar, est Francesco, pour n’en citer que quelques-uns/es.
« Avec Berlioz, il n’y a pas de demi-mesure possible ! Il faut assumer la folie, la passion, l’excès, le tout porté par un courage artistique absolument hors norme ». Alain Altinoglu. (**)
Bien que Bruxelles ait toujours suivi de près les productions parisiennes, voire les ait anticipées, comme le souligne le dramaturge Sébastien Herbercq, c’est la première fois que nous assistons à une mise en scène de Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz. Cet opéra, créé en 1838, possède un livret unique resté méconnu n’ayant pas rencontré le succès à son époque.
Ce récit relate la vie de Benvenuto Cellini, artiste de la Renaissance qui inspira Berlioz. Sculpteur et orfèvre, contemporain de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, il devint célèbre pour son emblématique tête de bronze de Méduse représentant Persée (que l’on peut encore admirer à Florence) ainsi que pour une remarquable salière conservée à Vienne. Berlioz s’intéressa particulièrement à cet artiste, notamment à ses mémoires, :« La Vita », écrites en 1558 et publiées en 1728. Ce récit narre la vie tumultueuse d’un artiste de la Renaissance, marquée par plusieurs scandales, dont un impliquant François Ier. Invité en France par le roi, Cellini fut finalement éconduit en raison de sa vie dissolue et de son tempérament impétueux. Il fut emprisonné, accusé de sodomie, eut de nombreuses liaisons et se sépara de plusieurs femmes. C’est tout ce dont Berlioz avait besoin, lui qui, au cœur du XIXe siècle, en pleine période dite « romantique », était fasciné par les grandes figures du Moyen Âge et ses artistes. Compositeur du mouvement romantique, il trouva dans ce récit la matière d’un nouvel opéra. Il s’affranchit de l’intrigue originale et inventa des éléments tels que la « louve capitoline », absente du récit, et imagina une nouvelle narration, créant ainsi une intrigue. Le livret est un peu « médiocre », confie Herbercq. À cet égard, il n’est pas catastrophique, mais plutôt chaotique et construit d’une manière assez originale (« un euphémisme », souffle le dramaturge). Certains personnages apparaissent comme par magie, avec des transitions maladroites, et la langue n’est pas d’une grande qualité, ajoute-t-il.
Et pourtant, cet « opéra-bouffe » en vaut le détour !
L’opéra présente deux intrigues. La première raconte comment le pape a commandé à Cellini la célèbre statue de bronze de Persée. Or, l’artiste aime se déguiser et participer aux festivités du carnaval. Lors d’une de ses sorties, il tombe éperdument amoureux d’une femme nommée Teresa. Cet amour est tel qu’il en oublie son travail. Le pape, impatient, lui lance un ultimatum : il doit achever l’œuvre avant le soir même. Cellini réussira-t-il ce défi ?
La seconde intrigue s’articule autour de son amour pour Teresa. C’est un opéra-comique pur, typique de l’époque, où le ténor est amoureux de la soprano. Mais Teresa a un père, une basse, qui veut la marier à un baryton, Fieramosca, le rival de Cellini. Fieramosca est le parfait perdant, qui perd non seulement sa fiancée, mais aussi la commande de la statue du pape. Que va-t-il se passer ? Cellini et Teresa se marieront-ils, ou Fieramosca et le père auront-ils le dernier mot ?
L’histoire se déroule pendant le Carnaval. D’où l’importance des costumes dans le récit dramatique. « Benvenuto Cellini » alla à contre-courant de l’époque et fut un échec retentissant lors de sa création, en raison de son langage, de son style musical et de sa grande originalité. Mais pas seulement ! En effet, le compositeur (artiste audacieux, comme le souligne Hervé Lacombe) s’attira de nombreux ennemis par ses critiques acerbes publiées dans la presse, « le journal des débats », critiques qu’il adressait à tout le monde, mis à part quelques individus pouvant servir ses intérêts. Cellini lui-même relate cet épisode dans son livre. L’opéra fut retiré du répertoire et ne fut plus joué à l’Opéra de Paris jusqu’au milieu du XXe siècle.
» Si Berlioz reste parfois mal compris, c’est sans doute parce qu’il est radicalement différent des autres compositeurs de son temps et qu’il invente un langage musical entièrement nouveau (…). Il ne cesse de remettre en question les conventions, de réinventer. Cette liberté absolue explique en partie les nombreux échecs qu’il a connu de son vivant, et la souffrance qu’il en a ressentie ». Alain Altinoglu (**)
Bien que « Benvenuto Cellini » ne soit pas le chef-d’œuvre musical de Berlioz, ses imperfections mineures contribuent néanmoins à son charme. L’œuvre déborde d’énergie et d’innovation, et possède un caractère unique grâce à l’utilisation d’instruments inhabituels et à la présence d’un orchestre dans la fosse et d’un autre sur scène, créant ainsi de multiples strates sonores. Berlioz dynamise et déconstruit toutes les conventions et formes musicales de son époque, aboutissant à une œuvre très rythmée, à l’originalité des paroles, aux fantaisies de l’orchestration. Un exploit que Cellini ne réitérera jamais. « Monter cette production pour l’équipe de La Monnaie a été un véritable défi », admet Herbecq. Le résultat est tout simplement stupéfiant!
“La version que nous présentons a été préparée en équipe, en concertation avec le dramaturge Sébastien Herbercq et le chef d’orchestre Alain Altinoglu, confie Strassberger, afin d’établir une partition cohérente, qui parle au public d’aujourd’hui (…) Un mélange du meilleur de l’ancien… et quelque chose de résolument nouveau ». (**)
Bon à savoir : L’introduction en français, 45 minutes avant la représentation, est assurée par le dramaturge français Sébastien Herbercq en costume de carnaval. Un costume magnifique, comprenant une cape en plumes d’autruche cousues une à une à la main, créée par le costumier italien Giuseppe Palella et l’équipe de La Monnaie. Les spectateurs présents à l’introduction ont ainsi l’occasion d’admirer de près cette véritable œuvre d’art.
« Quand, des sommets de la montagne, L’aigle inquiet, Entend la voix de sa compagne, Prise au filet, Il jette aux vents son cri de guerre, Fond sur les rets, Et fuit avec la prisonnière… » ; Teresa et Cellini
Libre à chacun d’apprécier ou de rejeter cette proposition audacieuse et originale. Les réactions sont mitigées. Si quelques spectateurs quittent la salle pendant l’entracte, la majorité du public offre une longue ovation à ce spectacle haut en couleur et divertissant, une œuvre rarement jouée qui se distingue par son caractère unique.
À voir absolument au Théâtre de la Monnaie jusqu’au 17 février 2026.
Julia Garlito Y Romo
« La Vita », le livre de Cellini à lire ou à redécouvrir.
(*) Thaddeus Strassberger s’impose aujourd’hui dans les grandes scènes internationales ; primé « European Opera Prize » en 2005 Septante-cinq productions à son actif dans plus de quinze pays. Assure actuellement la conception artistique de la cérémonie de clôture aux jeux olympiques de Milan.
(**) Interviewé par Sébastien Herbecq


Photos © Simon Van Rompay / La Monnaie Bruxelles