
« Une Mouette » d’après Anton Tchekhov – mise en scène : Valériane De Maerteleire – dramaturgie : Thierry Debroux – scénographie : Catherine Cosme. – Au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles jusqu’au 28 février 2026. Durée 1h20, sans entracte.
Oui ! Soyons clairs, ce sont des personnages qui nous ressemblent plus que jamais dans un monde qui « nous échappe parfois » dans toute « sa complexité humaine ». Une histoire qui plonge le spectateur dans un univers de passions, de rêves, de frustrations, de regrets, d’espoirs et d’amour. Remarquable et bouleversant à la fois.
« Un miroir sensible de notre époque »
Chef-d’œuvre de la littérature dramatique, aujourd’hui, l’une des pièces les plus célèbres de cet auteur emblématique, maintes fois adaptée au théâtre, « La Mouette » de Tchekhov, fut créée le 17 octobre 1896 à Saint-Pétersbourg. La pièce, en quatre actes et mettant en scène treize personnages, ne rencontra pas le succès escompté ; ce fut même un échec total. Il fallut attendre deux ans plus tard, en décembre 1898, pour qu’elle triomphe à Moscou. Anton Tchekhov considérait alors « La Mouette » comme une comédie. On pourrait trouver cette idée étrange, puisqu’il s’agit manifestement d’un drame familial… Mais la vie n’est-elle pas parfois une véritable comédie ?
Plongée dans les profondeurs psychologiques de l’autre
Avec sa version condensée de « Une Mouette » (1h20 au lieu des 3h30 originales et seulement cinq personnages), la mise en scène de Valériane De Maerteleire explore le sens de vivre, désirer et grandir dans un monde où notre existence est intimement liée à celle des autres. Elle met en lumière des figures familières sans jamais amoindrir la complexité du texte original ni sa beauté ou sa mélancolie. « Finesse, légèreté, humour discret en équilibre avec la tragédie » autant d’ ingrédients en décalage qui font «sourire même au cœur de la douleur » souligne la metteuse en scène. Chaque protagoniste poursuit un désir différent, explique Valériane, et ces désirs ne convergent pas toujours. « Une Mouette » raconte avant tout des histoires de désirs inassouvis et de fragilité humaine face au regard d’autrui, poursuit-elle. S’il est vrai que la pièce originale est longue et exigeante, Valériane a le sentiment que lorsqu’on parle de l’œuvre de Tchekhov, c’est comme si elle était « poussiéreuse », alors qu’en réalité (et surtout lorsqu’on lui présente cette adaptation avec cinq personnages principaux) elle réalise que l’écrivain est en fait d’une extrême actualité, que le sujet résonne encore aujourd’hui. Chacun d’eux poursuit un désir que les autres ne partagent pas ; ces désirs divergents créent une tension dramatique fascinante dont le point commun est la recherche de reconnaissance. La « hantise du besoin d’exister », en quête du regard de l’autre comme une éternelle obsession.
La fin du XIXème siècle devient notre époque.
Il est difficile de croire, poursuit Valériane, que cette pièce ait été écrite il y a 130 ans. Véritable théâtre dans le théâtre, « Une Mouette » flirte avec la tragédie. Cette mouette offre une redécouverte saisissante, confie De Maerteleire, il est rare de rencontrer une œuvre à la fois si fine, si actuelle, si intensément humaine. Elle saisit l’essence-même de nos désirs profonds, nos luttes intimes, nos rêves à demi formulés. « Si Arkadine vivait en 2026, poursuit-elle, elle serait une icône des réseaux sociaux obsédée par sa jeunesse ; Nina une influenceuse en devenir, rêvant de célébrité ; Treplev, un jeune créateur rebelle, en quête d’art neuf, incompris par une mère egocentrique »…
Cela vous rappelle quelque chose ? N’avons-nous pas toutes et tous dans notre entourage des connaissances qui leur ressemblent ? Ou peut-être sommes-nous nous même dans ce cas de figure…
Dans sa résidence d’été surplombant un magnifique lac (que l’on dit enchanté) de la campagne russe, Sorine (l’inimitable Guy Pion), un conseiller d’État retraité, âgé et fragile, traîne son ennui sur une chaise longue. L’heure est aux regrets et aux désirs inassouvis : Dans ma jeunesse, je voulais devenir écrivain et je ne le suis pas devenu ; je voulais être éloquent et j’ai toujours parlé très mal. Et voilà tout et ainsi de suite et comment dire… Je voulais me marier et je ne suis pas marié. J’ai toujours voulu habiter la ville et je finis mes jours à la campagne. Et voilà tout ». Konstantin Treplev, dit Kosta, son neveu, incarne, en quelque sorte sa nostalgie. Ce jeune dramaturge en herbe rêve de gloire. Il est en pleine écriture d’une nouvelle pièce et souhaite la montrer à son oncle, et surtout à sa mère, Arkadina (la brillante Anouchka Vingtier). Sa pièce ambitieuse et novatrice, une « révolution poétique » remet en question les conventions établies du processus créatif et est source d’une grande angoisse. Il est terriblement stressé. Le jugement de sa célèbre mère le remplit d’effroi : « Elle m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… pas du tout. Tu vois, ma mère ne m’aime pas. Elle veut profiter de la vie, elle veut s’habiller pour l’éternité comme une jeune fille. Et moi, j’ai vingt-cinq ans et je lui rappelle régulièrement qu’elle ne rajeunit pas : si elle m’oublie, elle en a trente-deux — dès que j’apparais, elle en a cinquante-trois ». Son oncle fait de son mieux pour le rassurer et l’incite à monter sa pièce sans plus tarder.
Kosta improvise alors une scène dans le jardin et confie le rôle principal à Nina, la jeune voisine dont il est amoureux (Lili Sorgeloos, une véritable révélation). Nina rêve de grandeur : « Pour le bonheur d’être écrivain ou actrice, déclare-t-elle passionnément, je supporterais l’animosité de mes proches, le besoin, la désillusion, je vivrais dans un grenier, je mangerais du pain noir, je souffrirais de ma propre insatisfaction devant mes imperfections, mais en échange, j’exigerais la gloire, la vraie gloire… ».
Arkadina, actrice célèbre, égocentrique et égoïste, arrive accompagnée de son jeune amant, le non moins célèbre écrivain Trigorine (Quentin Minon, excellent). Kosta est jaloux de cette célébrité et de l’attention que sa mère lui prodigue. Son malaise grandit, mais il poursuit la représentation, et la pièce commence. Nina ne maîtrise pas vraiment le texte, qui lui-même est assez confus. Arkadina le critique sans cesse à haute voix, le jugeant absurde et ridicule, avec un mépris non dissimulé, blessant profondément son fils.
L’atmosphère est tendue autour de ce petit monde. Arkadina change d’avis constamment, craint le temps qui passe. Trigorine, malgré son succès, conserve ses propres angoisses, ses habitudes obsessionnelles. Nina bascule dans un monde d’illusion et est prête à tout pour devenir célèbre. Kosta se bat avec ses démons et Sorine avec la vieillesse…
Qu’adviendra-t-il de ces cinq personnages à la personnalité complexe ? Quel drame, quels espoirs, se trament derrière ces rêves, ces ambitions, ces incertitudes et ses amours impossibles ?
Чайка (Cháyka): La Mouette
Pourquoi « une » et pas « la » mouette, version française plus souvent utilisée dans la traduction du texte ? En réalité, en russe, souligne la metteuse en scène, il n’y a pas d’articles. En choisissant « une » on peut supposer que l’artiste ouvre la porte à plus d’imagination, puisqu’il est indéfini et que Nina se voit telle « une » mouette, symbole de liberté et d’ouverture d’esprit, d’indépendance. Liée au monde marin et à la terre, leur capacité à les survoler symbolise aussi une perspective élargie sur la vie… Dès lors, lorsque Konstantin, rapporte la mouette morte, symbole de la fin d’un cycle et de transformation, est-elle le signe de la destinée de Nina ?
« Je suis très attirée par le lac comme si j’étais une mouette ». Nina.
(…) “Au bord d’un lac vit depuis son enfance une jeune fille… telle que vous. Elle aime ce lac comme une mouette, comme une mouette, elle est heureuse et libre. Mais un homme arrive, par hasard, et, par désœuvrement, la fait périr, comme on fait périr cette mouette.” Trigorine.
La dramaturgie est signée Thierry Debroux et la scénographie épurée imaginée par Catherine Cosme, transporte le public dans un sublime paysage de la campagne russe. Une maison au bord d’un lac dont « le calme apparent dissimule des profondeurs troublées et devient la métaphore centrale du spectacle, un danger silencieux» explique Cosme. Un ciel d’un bleu-rose magnifique sans le moindre nuage (ajoutant une profondeur à l’ambiance, guidant l’œil du spectateur vers les ombres et les contrastes), quelques pontons et plantes aquatiques. Sous fond sonore (Loïc Magotteaux), l’on entend le clapotis de l’eau ou encore le chant des oiseaux.
Les comédien-ne-s portent cette pièce avec un réalisme bluffant. Émouvante Anouchka Vingtier, absolument remarquable Lili Sorgeloos pour sa première fois sur scène. Une actrice à suivre absolument, tout autant que Quentin Minon, Sigfrid Moncada et l’incomparable Guy Pion.
« Une Mouette », réinterprétation contemporaine, intimiste et d’une puissance incroyable. Le spectateur est plongé dans une atmosphère de cruauté existentielle. L’émotion du public est palpable. On pourrait entendre une mouche voler.
Avec cette version allégée de l’œuvre de Tchekhov, mise en scène par Valériane de Maerteleire, « La Mouette » s’adresse à tous les publics, générations confondues. Longue ovation du public.
À voir au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles jusqu’au 28 février 2026.
J’y vais !
Julia Garlito Y Romo
Distribution : Quentin Minon, Sigfrid Moncada, Guy Pion, Lili Sorgeloos et Anouchka Vingtier.

Photos © Aude Vanlathem