« UN GARÇON D’ITALIE » – « VOUS PARLER DE MON FILS » : DEUX TEXTES DE BESSON MIS EN SCÈNE PAR MATHIEU TOUZÉ AU THÉÂTRE 14

UN GARÇON D’ITALIE et VOUS PARLER DE MON FILS – Temps fort Philippe Besson : deux textes de l’auteur mis en scène par Mathieu Touzé – Au Théâtre 14 Paris Du 03 au 29 mars 2026 – Mardi, mercredi, jeudi, vendredi à 19h, samedi à 16h (Un garçon…) / à 21h, samedi à 18 h (vous parler…)

La parole du silence, ou les mots de Philippe Besson mis en scène par Mathieu Touzé. Une émouvante réussite.

Belle idée que celle de Mathieu Touzé, directeur du Théâtre14, metteur en scène et comédien, de réunir ces deux romans de Philippe Besson publiés à une vingtaine d’années d’intervalle. Un garçon d’Italie en 2003 et Vous parler de mon fils en 2024.

Ils ont en commun la mort. Une insupportable absence. En commun cette parole donnée à ceux qui ne l’ont pas. Qui ne l’ont plus. Qui peut-être ne l’ont jamais eue. Faire du silence une résonance nécessaire. Deux spectacles à voir séparément ou dans la même soirée mais… à voir.

UN GARÇON D’ITALIE

«… Désormais ça va se dérouler. Comme dans la tragédie. Il n’y a rien à faire. C’est enclenché, ça ne s’arrêtera plus… on sait pertinemment où on va : dans le ravin. » Luca Salieri dit cela vers la fin du roman. « Un garçon d’Italie ». Luc a est mort. Son corps retrouvé sur les rives de l’Arno. Florence. « L’Arno, « la mesure des accalmies et des désastres ».

Ils sont trois. Luca. Anna Morante, solaire italienne. La compagne. Léo Bertina, jeune prostitué. L’amant. Trois solitudes. Trois silences d’où viendront les mots de la vie. De leurs vies. Tenter peut-être ainsi de vaincre la mort. Essayer de comprendre. Luca est mort et sa parole nous emmène vers ses possibles secrets. Troublant récit au-delà de l’absence. « J’ignorais que c’était ainsi être mort ». Il aime Anna. Il aime Léo. Dans tous ces silences il y a l’amour. Il y a le désir. Il y a de la vérité. Et le silence aussi. Et le chemin qui mène à cela. Périlleux. Douloureux. Terriblement intime.

Le roman de Philippe Besson nous donne ces trois voix qui se succèdent. Se croisent. Se rapprochent. Se cognent parfois. S’unissent aussi. Comme les corps. Comme les chemins de vie. Une forme d’enquête. Une forme de quête. Besson écrit avec une apparente simplicité. Par son adaptation Mathieu Touzé va à l’essentiel. Lui aussi avec une apparente simplicité. Alors il nous faut aller certainement au-delà. Se dire que les mots font écho. En nous. Au profond de nous. Cette résonance qui donne à ce trio de comédiens une profonde vérité. C’est aussi celle de leurs personnages. Il y a ces récits d’Anna. Comme vides tout à coup. Linéaires. Et brusquement des mots à vif. Des mots criés. Des questions. Des doutes. Des mots comme écorchés par sa brutale solitude. Et Léo. Cette petite musique dans la voix. Lui, la petite pute. Le malfrat. Désabusé. Avec du Jean Genet quelque part qui viendrait discrètement lui prendre le bras. Cette pureté. Cette innocence retrouvée.

Il y a leur chorégraphie du silence. Corps figés. Temps marqués. Et la musique aussi. Et ces drôles de petites chansons à capella. Douces comme des comptines.

Et puis. Et puis il y a cela aussi. L’homophobie. Qui traînent entre les mots. Entre les lignes. Comme un mec paumé dans un hall de gare à Florence Italie. Comme un mal qui s’insinue. Comme un silence. Un jour Ponte Santa Trinita. Florence. Italie. Il y a ces amours qui n’en finissent pas. Il y a ces reflets dans l’eau de la nuit.

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VOUS PARLER DE MON FILS

Des amours qui n’en finissent pas. Il y a aussi celui pour un fils. Un fils mort d’avoir été trop harcelé. Comme un jeu. Pervers. Ignoble. Un fils mort à quatorze ans. Alors ce père qui parle. Ce père taiseux qui se débrouille avec ses mots pour dire cette impuissance. Cette douleur infinie. Il est là. Immobile. Mains croisées. Immense de douleur contenue. Longtemps comme ça. Il semble lire le texte. Il le dit. Il crée une musique de tristesse. Une douleur sourde et hypnotique. Mot après mot. Pas à pas dessine le douloureux paysage de l’absence. Du manque irrémédiable. L’histoire du fils. Terrible. Terrifiante. Et tous ces mots qui tuent. Petit à petit. Mathieu Touzé est allé à nouveau à l’essentiel du texte de Philippe Besson. À ce qui blesse. L’insupportable limite. Là où se fait la bascule. Le point de non retour.

Ici, à nouveau l’homophobie. Écoeurante. Imbécile. Cruelle et incompréhensible. La différence. Les préjugés. Tout ce fatras d’idées nauséabondes. Et la mort d’un gamin.

C’est le jour de la marche blanche. Et lui, le père, sans colère. Il nous dit Juliette la mère. C’est elle qui parle d’habitude. C’est elle qui parlera un peu pour remercier. Marche blanche. Chemise blanche. Écran blanc aveuglant de vérité. Et ces mots gigantesques. Tout à coup. Je vous déteste. Les mots du fils. Hugo. Hugo l’insulté. Hugo sali. Hugo humilié. Arthur Rimbaud le poète sur le mur de sa chambre. Et de la pop dans les oreilles.

Alors oui il y a quelques notes de musique. Parfois. Dans le lointain. Presque en sourdine. Comme une respiration. Comme ces fleurs sur la table du salon. Tristes et dérisoires. Des fleurs comme celles insupportables des funérailles de Luca Salieri. Ces cris de mouettes comme de petits cris de liberté dans le port de St Nazaire. Cette musique qui vient emplir l’espace comme une symphonie de silence. Un chœur païen pour exorcisme. Une marche blanche.

Il nous dit Enzo le petit frère. L’absence définitive. Il nous dit le jardin promis au petit frère. Mathieu Touzé nous dit un peu du lendemain.

Le récit est un moment très fort. À la fin un temps se passe. Applaudir. Oui. Bien sûr. Mais avec au ventre cette colère d’une bêtise crasse.

Au salut, Mathieu Touzé est visiblement ému.

Arthur Lefebvre

UN GARÇON D’ITALIE – 1h20 – Création 2016 – d’après le roman de Philippe Besson (Éditions Julliard) Mise en scène et adaptation : Mathieu Touzé. Avec : Chloé Angevin, Yuming Hey et Mathieu Touzé

VOUS PARLER DE MON FILS -1h30 – Création mars 2026 – d’après le roman de Philippe Besson (Éditions Julliard)
Seul en scène – Jeu, adaptation, mise en scène et scénographie : Mathieu Touzé – Production : Collectif Rêve Concret

Photos C. Raynaud De Lage

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