
KISS – De et avec Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean – Mise en scène de Sébastien Davis – Compagnie Kourtrajmé – Théâtre de Belleville, Paris – Du 05 au 31 mars 2026.
Un Kiss. Un baiser. Un vrai. Pas un bécot déposé à la va-vite. Du bout des lèvres. Sans danger. Sans conviction. Sans enjeu. Non. Un vrai baiser d’amour. Ne fût-ce que le temps du baiser. Le temps n’est pas décidé. La passion sensée l’animer non plus. Et c’est tout l’enjeu de ce kiss. Adviendra-t-il ? Le suspens n’est pas bien grand. On se doute que oui. Il va advenir. Mais comment ? Quand ? Soudain un doute.
Il y a deux chaises sur le plateau. Deux chaises différentes. Et il y a Siham. L’actrice. La femme. Et lui. Maxime. L’acteur. L’homme. Mêmes prénoms pour ces deux personnages que ceux de l’actrice et de l’acteur. « Créer le trouble, supprimer les filtres, tenter une réelle mise à nu. »
Ils doivent s’embrasser. Se donner un baiser. C’est écrit. Pas si simple quand le baiser doit être empli de sens. Sinon quoi ? Le théâtre c’est quand même ça non ? Donner du sens.
Alors commence le duo. Le duel. Duel ou duo ? Couple ou duo ? Duel du couple ou du duo ? Attention théâtre ! Ne perdons pas de vue que nous sommes au théâtre. Il y a une représentation en cours. Où est le vrai ? La vérité de l’instant ? Celle de l’acteur. La fiction aussi. Où est la frontière entre l’acteur et son personnage ?
Parce que la première fois, pour une autre histoire de baiser, « ils ont débordé ». Alors elle est en alerte. Elle détache chaque mot pour se faire bien comprendre. La machine est lancée. « Ils», d’autres acteurs ? D’autres personnages jouant les acteurs ? Finalement personne ? Il faut une stratégie du kiss. « Définir une tactique chirurgicale, pour se protéger. » De lui. Et d’elle-même aussi. Alors lui, a-t-il « le droit de se servir d’elle » pour donner ce sens voulu au baiser ? Celui d’une réalité amoureuse. Celle qui est pour lui indispensable à ce geste. Question de confiance. Posée à leur manière par chacun de nos deux protagonistes. Préalable nécessaire incontournable. À coups d’argumentations alternées et d’affrontements probablement sincères. Ou plus rudes. Ou pas compris. Alors parfois aussi ses cris à elle. Et lui, sa lassitude tranquille de ne pouvoir convaincre. En est-on vraiment sûr ? À nouveau le doute. Se joueraient-ils de nous ? Ou se prendraient-ils à leur propre piège ? Celui du toc qui doit faire vrai. Du faux qui doit vibrer comme de la vérité. Fiction / réalité.
Et puis il y a les corps. Ils sont importants les corps. Surtout ici. Les lèvres. Les corps qui jouent. Qui s’approchent. Se collent. Se chevauchent. S’éloignent. Se rejettent. Semblent un instant s‘apprivoiser davantage. Peut-être se désirer. Secrètement. Au-delà de leur jeu. De leur boulot d’acteur. Allez savoir ! Où ont-ils posé leur frontière ? On ne le sait pas. Les regards. Les soupirs. Les mains impuissantes. Les voix. Tout ça sont le corps. On les voit. On les regarde. Et puis cette question de l’amour et du désir. Comment s’arranger avec ça ? Où peut mener le désir ? Jusqu’où ? Deux corps si proches avant de se repousser à nouveau. De se distendre. Prêts à. Mais non. Pas encore cette fois. Fausse alerte ! Tentative avortée. Tous les coups sont permis dans ce grand jeu du trouble. Et dont nous sommes les spectateurs. Spectateurs d’une fiction. Et non voyeurs d’une friction.
Et puis comme un intermède ils dansent. Comme chez Molière. Musique. Lumières et couleurs. Une chorégraphie un brin disco. Une petite porte ouverte sur de l’air frais. Ou à nouveau sur un désir à venir. Dans la sueur des corps dansant. Sur d’autres possibles. Et donc d’autres questions. Et donc…
Il faudrait « un grand abandon, un abandon de tout ». Finalement peut-être « jouer à la vraie vie ». Jouer la vraie vie. Comme des gamins qui joueraient à choux-fleur. Un pas devant l’autre. Tranquillement. Joyeusement.
Écrit par nos deux compères, c’est une folle idée de texte. Davantage resserré il aurait probablement gagné en densité. Laissant le trouble s’établir de manière plus insidieuse encore. Il nous pose néanmoins et l’air de rien quelques questions essentielles à propos du théâtre. Et de l’acteur. Et du baiser. Et de l’amour. Un fragment de vie en somme. Le tout non sans un certain humour voire une distance bienfaisante. Tous les deux nous emmènent dans cette infernale comédie avec justesse et sincérité. Un spectacle sobrement mis en scène malicieux et intelligent.
Mais au fait, finalement, ce kiss ?
Arthur Lefebvre
Texte Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean – Mise en scène Sébastien Davis- Lumières Andrea Vida – Chargé de production Jean Gabriel DAVIS- Production Compagnie Kourtrajmé
En mars la compagnie Kourtrajmé investit le Théâtre de Belleville.
Née de la volonté d’accompagner les élèves de la Section Acting de l’École Kourtrajmé-Monfermeil vers un parcours professionnalisant, la Compagnie Kourtrajmé a vu le jour en avril 2022 sous l’impulsion de l’actrice Ludivine Sagnier et du metteurs en scène Sébastien Davis.
Dès sa naissance dans les années 90, le collectif Kourtrajmé (court métrage en verlan) est pluridisciplinaire par essence. Des artistes en tous genres se regroupent pour exister au sein d’un système qui ne veut pas d’eux. En appliquant la technique du pied-dans-la-porte, ils ont su progressivement faire entendre leurs voix. Trente cinq ans plus tard le collectif est toujours là, plus vivant que jamais et avec son esprit intact. Au sein d’écoles, dans le cinéma, la mode, la musique, le théâtre.
Aujourd’hui la Compagnie Koutrajmé est accueillie par le Théâtre de Belleville. Au programme 4 spectacles, 3 maquettes, 1 long-métrage et 1 table-ronde, qui se veulent à l’image des valeurs qu’elle porte : la diversité, le décloisonnement, l’exigence artistique et surtout… la représentativité plus juste de notre population au sein des arts.
Programme et détails : https://www.theatredebelleville.com/festival-kourtrajme