
« Portrait de Rita » – autrice et mise en scène : Laurène Marx, en coopération avec Bwanga Pilipili, seule-en-scène – (autrice, metteuse en scène et comédienne belge) – Texte basé sur l’histoire vraie de Rita Nkatbanyang. Au Théâtre National Wallonie-Bruxelles jusqu’au 21 mars 2026. Durée du spectacle : 1h30. Attention : +16, les sujets sensibles abordés dans ce spectacle sont : racisme, violences sexistes, sexuelles et conjugales.
Éviter à tout prix l’invisibilité, la déshumanisation, le déclassement social : une question de survie.
Soyons clairs dès le départ : ce seule-en-scène ne laisse personne indifférent. C’est comme une gifle, une douche froide ; elle nous frappe, nous émeut. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’une histoire similaire nous interpelle, nous pousse à nous remettre en question, s’immisce dans notre quotidien, fait partie pour certains de notre vécu. C’est une histoire de racisme, de sexisme, de violences sexuelles et conjugales, mais aussi d’agressions envers les enfants. En ces temps troublés, où les propos discriminatoires, violents, racistes et xénophobes refont surface sans le moindre scrupule, ravivant un chapitre sombre de l’histoire récente de l’humanité, il est bon de se souvenir que la mémoire, plus que jamais, doit être ravivée. Ne pas oublier le passé obscur (génocide, colonisation, esclavage, guerres, régimes totalitaires) est une nécessité fondamentale pour notre société contemporaine. Il ne s’agit pas ici de culpabilité éternelle, mais d’un devoir de mémoire visant à comprendre les mécanismes de la violence individuelle ou de masse pour tenter d’éviter leur répétition. La solidarité et l’empathie sont essentielles, nos différences sont une richesse et non pas une raison de discrimination ou d’exclusion. La connaissance des erreurs passées est le meilleur rempart contre leur réapparition quand bien même le contexte évolue.
Une histoire vraie, inspirée de faits réels
Tout comme se souvenir des victimes est un acte de justice qui permet de ne pas les tuer ou de les blesser une deuxième fois en effaçant leur histoire, ou en tentant de la minimiser. Rappeler les moments les plus laids, les mettre en lumière (comme dans cette proposition de seule-en-scène, l’histoire vraie de Rita Nkatbanyang et de son fils Mathis) c’est permettre de mesurer l’importance de préserver, plus que jamais, les droits humains, les valeurs fondamentales (trop souvent bafouées) et de les respecter. De tout faire pour éviter que de telles injustices ne se répètent ou se perpétuent sans fin. Toute personne ne doit-elle pas être traitée avec la même équité que quiconque, sans distinction de ses particularités ?
On est en droit de se poser la question alors qu’il est difficile d’imaginer que cette histoire vraie, racontée par Bwanga Pilipili, signé par l’écriture de Laurène Marx, se soit passée en… 2023 ! C’est tout simplement inacceptable !
« Je vois cette femme (…) qui explique ce qu’il s’est passé qui pourrait être le racisme systémique expliqué aux idiots ». Laurène Marx
Nous sommons à Nalinnes, dans la Province du Hainaut, en région Wallonne. Mathis, seul noir de son école, n’en peut plus de se faire traiter de « sale noir » ou de « face de chocolat ». Un jour, c’est la goutte qui déborde le vase, alors, il réagit ! La directrice de l’établissement scolaire appelle Rita, la mère. Il faut qu’elle se rende directement à l’école, l’enfant a fait « des bêtises ». Aux questions de Rita, la directrice répond à peine. Aucune explication mise à part cette simple phrase. Prise au dépourvu, encore en chemise de nuit, Rita s’affole. D’autant plus que la police la rappelle en la pressant sur un ton autoritaire dépourvu de toute compassion, d’arriver sur le champ. Le stress s’empare de la pauvre femme, les moyens de transport classique risquent d’être trop lent, alors malgré le peu de moyens, elle prend un taxi sans prendre la peine de se… changer.
L’accueil sur place est loin d’être des plus chaleureux, la panique et la douleur s’empare d’elle alors qu’elle voit son fils de 9 ans à terre. L’intervention policière est brutale, démesurée d’autant plus qu’il ne s’agit que d’un enfant… Un genou le plaque au sol, on ne peut même pas voir son visage…
« Pour en revenir à l’histoire de Matthis, il faut d’abord raconter l’histoire de Rita ». Bwanga Pilipili.
Les deux artistes découvrent cette histoire à la suite du rassemblement « Justice pour Matthis » du 1er octobre 2023. Profondément touchées, elles rencontrent la jeune femme en 2024. S’appuyant sur le texte de Laurène Marx et leur entretien avec Rita Nkatbanyang, Bwanga Pilipili, avec son seule-en-scène, incarne « Rita ». Elle narre l’histoire, fait vivre les différents personnages avec la voix. Elle retrace la vie de la jeune Camerounaise, de son pays natal à son arrivée en Belgique. « C’est une histoire de violence et de deuils. Un parcours de femme à la fois tragique et banale. D’une mauvaise rencontre. De migration, d’exil, de violences systémiques, de fétichisation, de racisme, de blessures… ».
« Poésie politisée, aisance et liberté de jeu ».
« Portrait de Rita » est définitivement « inclassable ». Ce n’est pas un stand-up triste ni un one-woman-show, c’est la première fois que j’ai un tel matériau textuel entre les mains ! Le texte est une évidence. Si j’aime la poésie, j’aime qu’elle soit politisée et c’est ce que je retrouve dans « Portrait de Rita ». Laurène Marx.
Laurène et Bwanga n’ont ni le même âge ni la même couleur de peau, comme le souligne Pilipili, mais sur cette proposition, l’excellente metteuse en scène et autrice trans française, fait confiance à la comédienne belge d’origine congolaise au « phrasé particulier ». Cette dernière récite, danse, laisse le texte en suspens sur scène tout en sachant, dit-elle, que « le public va projeter des choses sur elle ainsi que sur ses intentions ». « C’est inévitable » précise la comédienne, mais il faut que ce soit « audible » et donc… « je ruse pour trouver les stratégies adéquates ».
Il est vrai qu’il est difficile de détacher le regard ou de ne pas être captivé-e par le jeu de Pilipili, dans sa magnifique robe colorée, dans ce décor noir et épuré ou seule la lumière éclaire le personnage, des choix musicaux non dénués de sens. Avec beaucoup d’humilité, d’élégance, mais aussi de force et d’émotion, elle transmet ce parcours identitaire d’une mère et de son fils à travers la rencontre de trois regards : une mère, Rita ; une actrice (metteuse en scène et autrice aussi), Bwanga et l’autrice trans blanche Laurène. Toutes trois ayant expérimentés des discriminations par leur origine ou leur genre, de deshumanisation ou encore de fétichisation.
« Un enfant plaqué au sol par la police dans une école spécialisée. Parce qu’il a répondu à une insulte raciale. Par ce qu’il n’est pas un enfant, mais un… Noir ! ».
Ce fait insupportable a fait le tour, à l’époque, des réseaux sociaux et des médias. N’oublions pas que, pour lutter contre le racisme, nous devons rejeter toutes stigmatisations, quelle que soit la couleur de peau. La stigmatisation induit un préjugé raciste. Il est important, à mon avis, de ne pas attribuer des comportements individuels (et malheureusement nombreux) et, hélas, trop souvent collectifs, à un groupe entier.
Paroles d’une mère déshumanisée par la société et son regard réducteur, victime du racisme systémique et de la violence.
Inspiré de faits réels, porté brillamment, avec parfois des propos « crus » mais jamais « dénués d’humour et de poésie », une mise en scène tout en élégance, force et finesse à la fois, une sélection musicale bien pensée ; beauté du corps en mouvement, du regard, des mots, des larmes, d’un sourire et surtout « l’instinct de vie »:
« Portrait de Rita » à découvrir au Théâtre National à Bruxelles, jusqu’au 21 mars 2026.
Julia Garlito Y Romo
Photo Pauline Le Goff / TNB Bruxelles