« LA SALOPE DU VILLAGE » : VERITÉ COUP DE POING

CRITIQUE. « La Salope du Village » – Conception : Pierrick De Luca – Jeu et écriture : Pierrick De Luca et Zoé Kovacs – Dramaturgie & regard extérieur : Sarah Testa, Pauline Mourreau et Zoé Kovacs – Au Théâtre Les Riches Claires à Bruxelles, le 23 mars 2026 – puis Le 27 mars 2026, Salle du C3 à 7160 Chapelle-lez-Herlaimont Théâtre documentaire. (À partir de 15 ans).

La liberté d’être qui dérange. Voyage au bout d’une enquête pas comme les autres.

Nous ne sommes pas dans un village, non. Et pourtant c’est précisément là que se déroule l’enquête. Au lieu de cela, c’est face à un décor minimaliste que se trouve le public. Une table et un ordinateur ; des enceintes, un écran et un vidéoprojecteur. « Une façon de passer du concret à l’absurde. Une sorte de diaporama théâtral musical », soulignent les auteurs. Une ambiance « vintage ».

Dès le départ la question se pose : est-ce un documentaire ? Une enquête ? Un thriller ? Une histoire réelle ? Des images sont projetées et des mots forts, leur impact percute, la concentration du public est à son comble. Le dispositif, sobre et bien pensé, laisse place à toute l’attention des spectateurs, captivés par les mots, la dureté du sujet…

Sept personnes ont disparu (peut-être même huit), six femmes et un homme. Dans le village, le mystère plane, ou peut-être s’en délectent-ils, voire s’en réjouissent-ils… qui sait ? Profiter de la vie, boire, s’amuser, s’habiller de façon « sexy » : est-ce une raison pour être traitée de « salope » ? Assurément, rien ne justifie de telles insultes. Mais qui sont ces villageoises et ce villageois disparus ? À quoi ressemblait leur vie ? Comment la percevaient-ils ? Quels étaient leurs rêves, leurs aspirations, leurs désirs, leurs souffrances, leurs joies, leurs peines ? Entre confession, fiction et réalité, certaines images du passé refont surface, surprenant le spectateur. Certaines ressemblances sont d’ailleurs troublantes…

Qu’est-il arrivé à ces personnes ? Et surtout, pourquoi ont-elles disparu ? Quel est le rôle des villageois dans leur disparition ? Cette histoire est-elle inventée ou les personnages ont-ils un rôle dans cette affaire ? Au fur et à mesure l’enquête va révéler plusieurs aspects surprenants de cette énigme.

Un mélange de tonalités saisissant.

Créé lors du Festival Factory à Liège, ce spectacle a tourné dans différents lieux culturels en Belgique, notamment un passage remarqué à la Maison Poème de Saint-Gilles en 2024 et au Théâtre Varia de Bruxelles du 25 au 29 mars 2025. C’est au tour du Théâtre des Riches Claires de présenter « La Salope du Village », une création de Pierrick De Luca, en collaboration avec Zoé Kovacs pour le jeu et l’écriture. Un accueil inattendu surprend le public avant le début du spectacle, peut-être une manière d’alléger l’atmosphère avant que les dures vérités ne soient dévoilées… Parmi les thèmes abordés : contenu sexuel explicite ; violences et harcèlements physiques, moraux, psychologiques, émotionnels et sexuels, propos grossophobes, discours haineux, propos classistes, alcoolisme, santé mentale, corps & blessures, cyberharcèlement…

« Au fait, à propos de cette fille dite salope du village, comprenez-nous bien : nous ne cherchons pas à expliquer pourquoi elle en est arrivée à arborer cette allure sexualisée. Nous voudrions questionner, avec le public, ces milliers d’yeux qui sont offensés à sa vue ». Pierrick De Luca et Zoé Kovacs.

Pierrick De Luca et Zoé Kovacs abordent le sujet avec réalisme et subtilité, tout en conservant un ton léger et humoristique. Les choix musicaux sont essentiels à la pièce ; les paroles y jouent un rôle crucial. Il s’agit d’un genre hybride qui mêle comédie, drame et expériences personnelles. La pièce suscite parfois des sourires -plutôt jaunes- tout en abordant des thèmes sérieux et profonds qui résonnent chez le public. Elle ne se contente pas de divertir, elle pousse le public à penser à ce que signifie « être humain » (ses faiblesses, ses peurs) et à analyser le fonctionnement, souvent défaillant, de la société. En mettant des mots sur la dureté du sujet, les deux artistes permettent de traduire des expériences, des émotions et des situations complexes, souvent pénibles, en termes simples, contribuant ainsi à une meilleure prise de conscience, encourageant l’analyse et peut-être conduire à une compréhension plus profonde. Mais c’est aussi et surtout une question de « résistance », de continuer à exister, de ne pas disparaître.

Un choc de violence psychologique.

Être traitée de « salope », c’est être réduite à un stéréotype sexuel, dépouillée de sa personnalité et de sa dignité, et réduite à une simple étiquette insultante. Pourtant, ce mot est malheureusement bien trop courant. Qui ne l’a jamais entendu ? Qui ne l’a jamais prononcé ? Assumer pleinement son apparence ou sa sexualité peut susciter la jalousie, l’envie, la haine chez autrui… Voilà comment naissent, chez certains esprits, des propos absolument inacceptables et injustifiables…

Trop souvent, au lieu de nous défendre ou de reconnaître notre droit d’être nous-mêmes, nous éprouvons l’insupportable sentiment d’être tenu/e/s responsables des agressions que nous subissons à cause de nos vêtements, de notre comportement, de notre apparence ou de notre liberté sexuelle qui dérangent. C’est ce qu’ils essaient de nous faire croire. La colère naît de la prise de conscience que les hommes ne sont généralement pas jugés de la même manière pour les mêmes comportements sexuels (deux poids, deux mesures). Car on le sait, l’usage de termes différentiels pour décrire des comportements sexuels ou de séduction similaire chez les hommes et les femmes est une illustration classique de la double morale sexuelle où la sexualité masculine active est souvent valorisée, tandis que la sexualité féminine équivalente est dénigrée : Ne dit-on pas « Il est un Don Juan » alors qu’elle est « une salope » ? Face à la banalité du sexisme, ce sentiment d’injustice peut mener à une colère explosive ou, à l’inverse, à une douloureuse résignation. Le machisme, le patriarcat, créent un climat menaçant. La victime ressent une injustice face aux restrictions imposées à sa liberté de mouvement, d’expression ou vestimentaire. Cette inégalité est aggravée lorsque son entourage minimise l’insulte, normalisant ainsi la violence sexiste. Le machisme quotidien (remarques, blagues) engendre un sentiment de harcèlement constant, la goutte d’eau qui fait déborder le vase et qui finit par miner la confiance en soi.

« Un village comme une métaphore pour mieux résonner »

Avec ce spectacle, tout en humilité, en douceur, intelligence et subtilité, mouvement des corps, De Luca réussit à mettre en lumière l’injustice, la cruauté. Le spectateur ne peut qu’en être impacté. Une forme théâtrale simple et efficace. Une claque. Pierrick De Luca a grandi là où une fille qui aurait l’audace de montrer le moindre signe de désir sexuel est une “salope”.

Les deux personnages sur scène sont bluffant. Tous deux diplômés du Conservatoire de Liège, leur parcourt mutuel est digne d’intérêt. Nommé Meilleur Espoir aux Prix de la Critique en 2012 pour le Belge Pierrick De Luca, et déjà de nombreux spectacles à son actif. Il est également assistant à la mise en scène sur le projet du Nimis groupe « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu », présenté au Festival de Liège en février 2015. Quant à Zoé Kovacs, elle fait ses premiers pas sur scène à l’Opéra de la Monnaie, grâce à la danse, à l’âge de… 8 ans ! Elle participera d’ailleurs à de nombreuses créations à la Monnaie en tant que figurante ou chanteuse. Elle a également participé à plusieurs créations en français et en allemand de l’Agora Theater, entre autres.

« Combien de mères n’ont-elles pas déjà suggéré à leur fille de rallonger leur jupe pour ne pas paraître vulgaire ? Au fond, qui n’a jamais regardé d’un mauvais œil cette fille qui drague ouvertement les mecs en soirée ? ». Pierrick De Luca.

À l’issue de la pièce, il devient évident et important de rappeler qu’aucune parole, aucune attitude ne justifient des agissements ou des comportements violents, sexistes ou sexuels. La violence n’a sa place nulle part et y mettre fin est une priorité. Cela implique, bien sûr, de prendre conscience des stéréotypes sexistes. Les corriger exige de la vigilance, une remise en question des normes sociales et dès lors une déconstruction des automatismes.

Qui n’a jamais entendu ces phrases types : « les filles sont sensibles, les garçons sont forts » ou encore « les garçons ne pleurent pas », « elle est de mauvaise humeur, elle doit avoir les règles », « c’est une hystérique », « tu es vulgaire pour une fille », « ne fais pas ta blonde », « arrête de te comporter comme un mec » ? Pour s’en défaire, il devient primordial d’identifier les clichés. Ces phrases loin d’être anodines, contribuent à la dévalorisation, à la déstabilisation, aux inégalités de genre. Prendre conscience que moqueries et remarques désobligeantes au quotidien peuvent être sexistes et blesser profondément voire pousser au suicide…, est déjà un pas en avant.

Avec la « Salope du village » De Luca et Kovacs poussent à la réflexion, au questionnement : Aurions-nous fait la même remarque à un homme, à une femme ? Que faisons-nous maintenant que nous savons, que nous en prenons pleinement conscience ? Comment réagir ? Comment se libérer ? Nos comportements -influencés par les normes sociales apprises durant l’enfance- entraînent des conséquences qu’il convient de corriger immédiatement, tant dans nos paroles que dans nos actes, dès que nous prenons conscience d’avoir utilisé un langage stéréotypé. Être attentifs à notre vocabulaire contribue à éviter de renforcer les banalités du langage.

Une perspective renversée, un vrai petit bijou : « La Salope du Village » ne laisse pas indifférent. Histoire d’un vécu ou prise de conscience pour certain/e/s, les mots frappent comme un coup de poing. À voir absolument là où ce spectacle se jouera à nouveau (*)

Julia Garlito Y Romo

(*) Le 27 mars 2026 : Salle du C3 à 7160 Chapelle-lez-Herlaimont

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