
CRITIQUE. « Les Enfants terribles » – Opéra pour quatre voix et trois pianos de Philip Glass – Livret du compositeur et Susan Marshall d’après le roman éponyme de Jean Cocteau (1889-1963) – Créé en 1996 au Théâtre du Casino de Zoug (Suisse) – Mise en scène Matthias Piro – Direction musicale Virginie Déjos – Opéra de Lille du 20 au 26 mars 2026.
Trois pianos noirs en guise d’orchestre. Et sur l’écran tout commence par une course échevelée d’une bande de jeunes gens filmés dans la ville. Vive. Joyeuse. Insouciante. Les rues. Le musée. Les boutiques. Le ciel et l’horizon. Et puis ces quelques images sensuelles et déjà violentes. Le désir de Paul pour son ami Dargelos. La boule de neige de Dargelos qui frappe Paul en pleine poitrine. La pierre dans la boule. Sans doute. « Le drame venait de commencer mais nous ne le savions pas »
Ainsi débute l’opéra de Philip Glass d’après le roman éponyme de Jean Cocteau.
Philip Glass compositeur américain né à Baltimore en 1937. Figure majeure de la musique répétitive née aux États-Unis dans les années 60 en réaction à la musique classique avant-gardiste de l’époque. Inspirés par les arts plastiques et certaines musiques extra-occidentales, des compositeurs comme Philip Glass, Steve Reich, La Monte Young, Terry Riley et quelques autres vont développer dans leurs compositions de courts motifs agencés selon une pulsation régulière et des structures répétitives évoluant lentement.
Deux ans passés en France aux côtés de Nadia Boulanger, musicienne et pédagogue seront déterminantes pour son œuvre. Il est aujourd’hui le compositeur vivant dont les opéras sont les plus joués au monde. Celui-ci a été créé en Suisse en 1996.
Le roman de Cocteau a été publié en 1929. Écrit en 17 jours, après la mort de Radiguet, le jeune prodige écrivain avec lequel Cocteau avait lui-même une relation si fusionnelle.
Et c’est cette même relation que Paul et Elizabeth, frère et sœur, vont vivre dans cet appartement bourgeois. Refuge. Abris. Îlot perdu dans une enfance encore si proche. Lieu de leurs rêves et d’un « jeu ». Celui qu’ils s’inventent juste pour eux. Qui les emmène ailleurs. Bien loin du quotidien et de sa difficile réalité. Entre passion et déchirement. Des presque « cris et chuchotements » de leur infinie adolescence. Une passion étouffante. À la lisière de l’interdit. Du tabou. Tension vocale constante voulue par la musique. Entre réalité et chimères par ces modulations des pianos. Comme « une porte qui glisse sur ses gonds » dira Philip Glass.
Et c’est sous forme d’un judicieux carrousel que tourne ce lieu hors temps. Un carrousel où les règles du jeu transforment l’espace au gré des états d’âme des uns et des autres. De leurs relations avouées ou secrètes. De leurs rapprochements ou leurs éloignements. De leurs appels et de leurs silences. Un manège sous forme de destin inexorable. Où la musique est elle-même un personnage. Un protagoniste à part entière. Un symbole de ce jeu dangereux auquel se livrent Paul et Elizabeth. Désormais orphelins. Inaptes à vivre dans la norme du monde. Incapables surtout de vivre l’un sans l’autre. Incapables de quitter leur enfance. Qui vont et viennent. D’une pièce à l’autre. D’un lit à l’autre. D’une émotion à l’autre. D’une provocation à l’autre. Ainsi ces motifs tournoyants des pianos. Ces répétitions d’enfermement.
Bien sûr il y a Gérard. Le camarade de Paul. Témoin. Narrateur qui nous dit. Ou reste silencieux. Celui aussi qui sera en fin de parcours. Peut-être un peu fautif. Un peu coupable. Bien sûr il y aura la venue d’Agathe, troublante de ressemblance avec Dargelos. Inaccessible Dargelos. Troublante illusion d’attachement pour Paul. Et la poursuite du jeu. Des jeux. Elizabeth en maîtresse des règles. Mais rien n’y fera. Elizabeth et Paul sont définitivement condamnés à leur fusion.
Tout se joue en trois plans. Superposés. La fosse d’orchestre et les pianos noirs. Le plateau et son carrousel d’illusions et de vérités. Au dessus l’écran de leurs rêves. Quand l’un ou l’autre saisit la caméra. Comme pour mieux y voir. Comme pour tenter d’y comprendre quelque chose. Le film du détail. Des gros plans. Des fantasmes. Des errances. Des désirs. Cocteau aussi filmait. Comme ça aussi. Avec la poésie. L’ailleurs. Et parfois peut-être la douleur. Quelque part sur un mur un poster « Vivre sa vie ». Naïf. Et rebelle à la fois. Furtivement aussi l’affiche du film « Orange mécanique ». 1971. Violence. Comme une violence cachée. Retenue. Contenue en chacun d’eux. Violence aussi dans ces quelques images de guerre qui surgissent brièvement sur un écran de télévision. Le monde soudain. L’extérieur. Brutal. Et comme si tout à coup il fallait répondre à la question du pourquoi d’un apparent petit drame bourgeois sans importance. Tout semble parfois si léger. Si futile. Et tellement sombre à la fois. C’est Cocteau. Cocteau le magnifique. Comme ces si bref arrêts dans la musique. Ces suspensions. Arrêt. Reprise. Arrêt. Reprise.
Tout se joue en trois plans et tout bascule soudain. Comme un immense déchirement. Inéluctable. On le sait depuis toujours. Depuis le début. Alors soudain il y a ce rouge du désir impossible. D’une finitude. Cette lumière. Toute cette lumière. Et puis ce carrousel qui tourne à vide. Comme vidé de sa substance. Condamné à tourner à vide. Encore et encore. Comme une boucle de musique.
Héros superbes d’un spectacle intelligent, sincère et sensible. Ils ont chanté. Ils ont été. Justes. Clairs. Précis. Beaux. Cruels. Désespérés. Innocents. Jusqu’à la mort. Avec toute la musique des pianos comme des pas dans un autre monde.
Une autre terre dont peuvent rêver tous les enfants terribles. Plus que jamais.
Arthur Lefebvre
Distribution : Virginie Déjos : direction musicale / Matthias Piro : mise en scène / Lisa Moro : scénographie et costumes / Janic Bebi et Jonas Dahl : création vidéo / Leo Moro : lumières / Lena Sophie Meyer : assistante à la mise en scène / Miron Hakenbeck : dramaturgie / Flore Merlin : cheffe de chant – Avec : Marie Smolka : Élisabeth / Sergio Villegas Galvain : Paul / Nikola Printz : Agathe / Dargelos / Abel Zamora : Gérard / Flore Merlin, Nicolas Royer, Nicolas Chesneau : pianos.
Opéra de Lille : https://www.opera-lille.fr




Photos Simon Gosselin