« APRÈS NOUS, LES RUINES », UNE TRAGÉDIE INDIVIDUELLE COMME COLLECTIVE

APRÈS NOUS, LES RUINES – Texte Pierre Koestel – Mise en scène Léna Paugam  – Théâtre Ouvert, Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Paris –  Du 30 mars au 11 avril 2026 puis le 28 avril 2026 à La Lucarne, Arradon.

Printemps ensoleillé. Les données météo affichées sur un petit écran le confirment. Tout semble normal au pied de cet arbre moussu. Un coin de verdure où 

vont pique-niquer Marissa, Manuel, Glen et Eva. Quatre amis.Tout semble normal. Pourtant. Aucun oiseau ne chante. Et l’arbre moussu semble figé de toute éternité. Immobile dans le temps. Comme déjà souvenir d’un bonheur perdu. Tout semble si fragile. Eux-mêmes surtout. D’entrée si proches du désastre. 

Le temps sera ici celui de quatre saisons. Celui aussi de l’après catastrophe. Celui au cours duquel tout semble se déliter lentement. Pas à pas comme les signes précurseurs de cet accident nucléaire dont seul un communiqué radio nous rendra finalement compte. La parole extérieure. L’intrusion dans l’intime de ces personnages posés là comme dans un huis-clos. Et l’arbre comme un Dieu. Bienveillant ou inquisiteur.

Petit tremblements. Secousses sismiques. Graduelles. Démangeaisons. Douleurs. Graduelles. Légers dérapages dans les conversations. Dans les agissements. Rire incontrôlable. Marissa et Glen attendent leur premier enfant. Eva et Manuel ne sont pas amants. Un dimanche entre amis. Bulletins météo satisfaisants. Étrange douceur d’un jour ordinaire.

Les dialogues semblent parfois se superposer. D’un personnage à l’autre. Ou se répondre. Se confondre peut-être. L’écriture décale. Brouille les pistes l’air de rien. L’humour y donne parfois quelque légèreté. Grinçante. Ou cynique. Et l’apparente banalité se transforme inéluctablement. Petits glissements successifs d’un monde perdu.

Printemps. Automne. Hiver. Été.  La terre a bel et bien tremblé. La catastrophe a bel et bien eu lieu. L’arbre n’a pas changé. Les rendez-vous des amis se répètent. Rendez-vous des saisons. Le cérémonial semble identique. Il n’en est pourtant rien. Tout se répète. Comme un immuable rituel. Une inévitable répétition de nos erreurs. Et tout se défait. Insidieusement. Malgré eux. Destin tragique. Écrit dès le début. Et dès le début on le sait. On le pressent. Inéluctable devenir des uns  des autres. Des petits riens encore. Et des regards étranges. Ces choses du quotidien. Presque vulgaires. Mêlées au devenir du monde. Regards futiles regards lucides du quatuor. 

À l’automne déjà les bulletins météo se déglinguent. Il faudrait archiver ce fichu monde. Peut-être pour éviter de le perdre définitivement. Ou d’en avoir la honte. 

À l’été suivant l’enfant attendu sera mort. Et tout deviendra bribes. Parce que le temps de l’essentiel sera probablement pressenti. Parce qu’une grande bâche noire aura gommé l’espace et le temps. Qu’adviendra-t-il de cet avenir ? 

Alors à l’hiver. Il y aura la neige d’une si grande clarté qu’elle pourrait tout laver. Il y aura à nouveau ce coup de feu récurant dont on ne saura jamais d’où il vient. Une dernière semonce. Un baiser. Une tentative de prière. Étrange tentative s’il en est. Prière maladroite pour un monde abîmé. Pour se sauver d’une totale disparition. Prière pour rejoindre l’éternel ? Ultime croyance ou désespoir ? 

Les deux actrices et les deux acteurs  donnent à ce beau texte de justes accents qui nous donnent cette étrange sensation de hors temps. Avec leurs doutes. Leurs incertitudes. Leurs vérités. Et finalement leur tragédie. Collective et individuelle. Accompagnés souvent par une musique discrète et pertinente. Néanmoins une direction d’acteurs moins appuyée aurait conféré à l’ensemble davantage de liberté et de spontanéité. Une sorte de chorégraphie un peu artificielle des corps semble bien superflue. Là où les mots suffisent à eux-mêmes pour nous dire toute l’incertitude d’un monde défait. Là où le spectateur s’invente pour lui-même sa propre tragédie. 

Arthur Lefebvre 

Distribution : Texte Pierre Koestel (éd. Théâtre Ouvert / Tapuscrit) Grand prix de littérature dramatique Artcena 2023 – Mise en scène Léna Paugam  – Avec : Esther Armengol Touzi – Ramo Jalilyan – Charlotte Leroy – Paolo Malassis – Scénographie Clara Georges Sartorio  – Accompagnement chorégraphique Olga Dukhovna – Création sonore Lucas Lelièvre – Création vidéo Katell Paugam – Création lumières Jennifer Montesantos – Accessoires, costumes Jessica Buresi – Construction du décor Ateliers Artefab – Yann Chollet, Floriane Benetti – Régie générale Damien Farelly – Stage assistanat à la mise en scène Ismaël Hamoudi-Cordier – Régie lumières Solen Monot – Régie son Théo Cardoso, Félix Mirabel – Régie plateau Arthur Michel

Théâtre Ouvert : https://www.theatre-ouvert.com/

En tournée : 28 avril 2026 – La Lucarne, Arradon, avec les Scènes du Golfe / 24 au 28 novembre 2026 – Théâtre National de Bretagne Rennes / 1er décembre – L’Archipel, Fouesnant / 15 décembre (tout public) et 16 décembre (scolaire) – Théâtre du Pays de Morlaix

Photo C. Raynaud De Lage

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