
Roméo et Juliette – Chorégraphie Rudolf Noureev (1984) – Musique Serguei Prokofiev (1935) – Direction musicale Robert Houssart – Ballets de l’Opéra National de Paris – à L’Opéra Bastille jusqu’au 12 mai 2026.
Le Roméo et Juliette de Rudolf Noureev, créé en 1984 pour l’Opéra de Paris, demeure un monument du ballet classique. Cette œuvre dont l’histoire est connue de tous, fascine par sa capacité à renouveler l’émotion à chaque représentation, selon les artistes qui l’habitent.
Passionné par la Renaissance, Noureev créa avec le décorateur Ezio Frigerio une fresque où les passions s’entrechoquent avec intensité. Contrairement aux versions romantiques édulcorées, cette Vérone est dangereuse et mortelle : dès le premier tableau, des charrettes mortuaires transportent des cadavres. Les décors monumentaux, recréent avec splendeur les palais et les costumes sont somptueux. Mais toute cette beauté visuelle n’occulte pas l’histoire.
La musique de Sergueï Prokofiev (1935), est envoutante. Composée avec des moments d’un lyrisme bouleversant, elle épouse parfaitement la vision de Noureev. Cette partition contrastée permet aux danseurs de donner vie autant qu’émotion à l’histoire tragique. A la baguette, Robert Houssart mène l’orchestre avec conviction et exprime parfaitement les nuances de l’oeuvre.
Noureev souhaitait donner de l’importance aux rôles masculins, et il y est parvenu. Les trios entre Mercutio – Francesco Mura (sa mort est un moment mémorable), Benvolio – Jack Gasztowtt et Roméo – Paul Marque constituent des morceaux de bravoure. Mais c’est Jérémy-Loup Quer qui bat des records à l’applaudimètre avec son Tybalt fascinant, son personnage terrible se découpe sur la scène comme sa lame de son épée découpe ses ennemis avec une férocité palpable. Les combats sur la place de Vérone sont virevoltants et fluides. Leurs sauts et leurs batailles à double épée rappellent les films de cape et d’épée.
Face à ses quatre là, Sae Eun Park est une Juliette qui a fort à faire pour exister mais grâce à sa technique irréprochable alliée à une belle interprétation théâtrale, elle y parvient facilement. Son pas de deux avec Roméo dans la scène du balcon est exigeant et fort applaudi.
Cette version est marquée par l’énergie des danseurs et le choc des rivalités passionnées. Le public ne s’y trompe pas et fait un triomphe à l’ensemble de la troupe.
Valérie Leah
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Rudolf Noureev : Né à bord du Transsibérien, non loin du Lac Baïkal, Rudolf Noureev (1938-1993) a d’abord été initié à la danse folklorique à Oufa (Bachkirie). Il verra son premier ballet à l’âge de sept ans à l’Opéra d’Oufa, mais ne commencera une formation de danseur qu’à l’âge de quinze ans. Deux ans plus tard, il poursuivra ses études au sein de l’École Vaganova de Leningrad avec le maître Alexandre Pouchkine de 1955 à 1958. Il est admis l’année suivante dans le Corps de ballet du Kirov et devient soliste.
À l’occasion d’une tournée, Noureev fait sa première apparition sur la scène du Palais Garnier le 15 mai 1961, lors d’une répétition générale de La Belle au bois dormant. Il fera également sensation dans l’Acte des Ombres de La Bayadère trois jours après avoir demandé l’asile politique auprès des douaniers français à l’aéroport du Bourget le 16 mai 1961. La direction du Kirov avait en effet décidé de le renvoyer à Moscou sans le laisser poursuivre la tournée du Ballet à Londres. Paris restera ainsi une ville symbole pour lui. Il prendra la Direction du Ballet de l’Opéra national de Paris de 1983 à 1989 après avoir dansé pour de nombreuses compagnies (entre autres les Ballets du Marquis de Cuevas, le Ballet royal de Londres) et créé Tancrède (Opéra de Vienne, 1966) ou Manfred (Opéra de Paris, 1979).
Le répertoire du Ballet sera enrichi par ses relectures des chorégraphies de Marius Petipa. Elles comprennent Don Quichotte (1981), Raymonda (1983), Le Lac des cygnes (1984), Roméo et Juliette (1984), le célébrissime Casse Noisette (1985), Cendrillon (1986), La Belle au bois dormant (1989) et La Bayadère (1992). La place accordée au danseur masculin, dévalorisé dans le ballet depuis le XIXe siècle, gagnera en importance dans ses œuvres. Noureev fera également des chorégraphies contemporaines telles que La Tempête (1984), Bach Suite (1984) et Washington Square (1985). Il proposera un répertoire contemporain extrêmement diversifié (Frederick Ashton, Rudi van Dantzig, Roland Petit, Maurice Béjart, George Balanchine, Glen Tetley, Martha Graham, Murray Louis, Jerome Robbins, Bob Wilson, Paul Taylor, Hans van Manen, Lucinda Childs, Twyla Tharp, William Forsythe).
Enfin, il instaurera une tradition nouvelle à l’Opéra en nommant les Etoiles sur scène, à l’issue du spectacle, devant leur public. La scène du Palais Garnier a une grande importance pour lui, puisqu’il saluera son public pour la dernière fois à l’Opéra, à l’issue de La Bayadère le 8 octobre 1992. Ses obsèques en janvier 1993 seront aussi célébrées au Palais Garnier.

Photos Julien Benhamou / OnP