AVEC « ELECTRA INDOORS », DIMITRI TARLOW REVITALISE LE MYTHE ÉTERNEL

Envoyé spécial à Athènes.

CRITIQUE. « Electra Indoors » – D’après Sophocle – mise en scène Dimitri Tarlow – Poreia Theatre, Trikorfon 3, Victoria, Athènes – Grèce – Joué jusqu’au 5 avril 2026.

CLYTEMNESTRE FOR EVER

Pour toutes celles et ceux qui ont usé leurs fonds de culotte sur les fauteuils des théâtres, assister à une représentation d’Électre de Sophocle n’a rien d’extraordinaire. Mais la voir jouée en grec, à Athènes, au pied de l’Acropole, a quelque chose d’extraordinaire pour des francophones qui n’ont jamais entendu cette pièce dans sa langue d’origine (ou presque, puisque l’on sait que le grec de Sophocle a peu à voir avec le grec moderne). C’est à cette expérience peu banale que nous convie Dimitri Tarlow, metteur en scène et directeur du Théâtre Poreia d’Athènes, avec son Electra indoors — autre particularité : en Grèce, les tragédies ne se jouent jamais en salle, mais à l’extérieur, en plein air.

Rappelons l’intrigue… Inscrite dans le cycle mythologique des Atrides, la pièce se situe au moment où le roi de Mycènes, Agamemnon, a été assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe. Après sa mort, ces deux-là gouvernent ensemble le royaume. Les deux filles orphelines d’Agamemnon, Chrysothémis et surtout Électre, comptent sur leur frère Oreste pour renverser ce duo maléfique qui les tient prisonnières. À la différence de la version imaginée par Eschyle (Les Choéphores), celle de Sophocle place Électre au centre de l’intrigue, attisant son besoin de vengeance.

La spécificité du Théâtre Poreia réside dans sa forme en arc de cercle, offrant une vision à 180° sur la scène. Dimitri Tarlow, qui adapte ici sa version en plein air, ne s’encombre pas de trop de décors ou d’accessoires. Dès l’entrée du public, le sol noir est jonché de coupes de champagne. Le metteur en scène resitue l’action dans une ambiance années 1930, entre cabaret, musique et chansons. Un piano droit et un violoncelle sont posés côté jardin. Deux femmes en robes lamées, figurant le chœur, sont présentes. Dimitri Tarlow a choisi de moderniser Chrysothémis, vêtue de bas résille et de fourrure, en fêtarde insouciante, tandis qu’Électre, cachée dans une cage plongée sous la scène — dont on ne voit que la tête — semble se languir d’un événement, comme le retour de son frère pour la sauver et venger son père… « Ma vie est devenue douleur, je n’en veux plus. »

Si la distribution est entièrement engagée dans cette proposition, le spectacle explose littéralement à l’arrivée d’Aglaia Pappa, qui incarne une Clytemnestre puissante. En un instant, elle change le rythme de la pièce, réveillant et justifiant la révolte d’Électre, interprétée par Loukia Michalopoulou. Tour à tour dévastée par la description de la mort d’Oreste et enjouée à sa réapparition, cette dernière incarne une Électre poignante. Le jeune Konstantinos Zografos, quant à lui, offre un visage presque romantique à ce sauveur tant espéré.

Cette version d’Électre bouscule les habitudes par l’intensité de la relation entre Clytemnestre, puissante et cruelle, et Électre, capable de se laisser dominer sans céder. La fin en devient d’autant plus tragique : dans la salle, personne ne soutient Clytemnestre, et encore moins Égisthe, joué ici par Dimitri Tarlow lui-même. Ce dernier déboule de la salle en chantant « My Way », préfigurant le destin funeste de ces deux régicides.

Même en grec, la scène du combat de char d’Oreste reste un grand moment de bravoure. Et son retour sera l’un des plus beaux instants du spectacle : « Le vivant n’a pas de tombe. » Ainsi, Oreste délivrera ses sœurs et vengera son père. Ainsi soit-il !

Véritable mythe universel, les mots d’Électre résonnent indéniablement dans ce monde instable. On revoit, aux quatre coins de la planète, ces femmes prêtes à perdre leur vie pour défendre leurs idéaux, qu’il s’agisse de leur liberté, de leur patrie, de leur terre ou de leur famille… Le nom même d’Électre est un message : elle est « la lumière, le savoir et la puissance de la vérité ». D’Eschyle à Sophocle, en passant par Euripide, et plus près de nous Giraudoux, Sartre ou Anouilh, Électre reste l’héroïne du combat à mener, coûte que coûte. « Ainsi, l’injustice ne triomphera pas ! » Voici le message qu’il serait bon de répandre à travers le monde…

Emmanuel Serafinienvoyé spécial à Athènes

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Photos Patroklos Skafidas

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