« EX MACHINA », PERFORMANCE FRAGILE SUR SES TALONS AIGUILLE

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« EX MACHINA » – au TNP Villeurbanne (69) – texte et mise en scène : Carole Thibaut – du 30 janvier au 3 février 2024 puis en tournée.

« Ex machina », nécessaire mais fragile sur ses talons d’aiguille

« Ex machina » est une performance qui se situe entre deux eaux, sur des talons aiguilles, et qui avance sans réel fil conducteur ni règles rouges. Avant même l’ouverture du rideau, lors de la présentation du spectacle assumée par Carole Thibaut en personne, en tant que metteuse en scène actrice et directrice de théâtre, il est déjà difficile de dire sur quel pied on danse même si danser ou chanter elle le fait très bien. Et loin de moi l’idée d’estampiller l’oeuvre à cause de son projet flou, s’il y a bien une chose que j’aime au théâtre c’est l’incertitude. Seulement là, l’incertitude de ce spectacle, incarnée de bien des façons, ne m’a pas trop touché : ni les seins ni les fesses. Ni le cerveau.

On ne sait d’abord pas vraiment à quoi on assiste : à un spectacle ? un one woman show ? une performance ? une conférence ? En effet, on passe de moments suspendus et hors du temps – empreints de lyrisme ou d’héroïsme tout à fait épique – à des adresses publiques frontales avec pour seule transition en justification du changement de scène une phrase du genre « j’aurais dû faire une conférence mais bon au théâtre il doit aussi y avoir des danses contemporaines et des rideaux de velours »

À cette dramaturgie effilochée répond donc un véritable patchwork d’esthétiques variées : rideau de velours rouge, baignoire kitschoune, aristocratie au bout des ongles, un espèce de mannequin avec masque d’animal dans le fond, d’énormes seins en silicone, d’énormes fesses en silicone, une perruque et un collant beige mis sur la visage comme pour remplacer la chirurgie et poursuivre le travail patriarcal d’uniformisation des femmes. Les images sont belles, les intuitions sont bonnes, mais l’ensemble manque cruellement d’unité si bien que certaines scènes perdent beaucoup d’intérêt du fait de leur gratuité. On boit du vin, un jeune homme est invité à monter sur le plateau, Carole Thibaut le drague avec ses airs de femme fatale, lui demande si elle peut lui toucher les fesses, le public se liquéfie de malaise, haha oui le consentement c’est important et à la fin on apprend qu’il s’agissait d’un comédien. Quel était le projet ? Renverser les rôles ? Dénoncer la puissance que peut avoir l’autorité ? Montrer qu’une victime de traumatisme peut être amenée à reproduire les gestes d’une agression qu’elle a banalisé ? Difficile à dire.

Comme toute bonne jeune femme de 23 ans qui aboit du Mona Chollet et du Nelly Arcan en soirée, je parvenais plus ou moins bien à comprendre rationnellement chaque idée derrière les tableaux, les danses et les quatrièmes murs brisés. Mais ça ne m’a pas emportée, charnellement, ça ne m’a pas touché les fesses. J’avais l’impression que ce spectacle répondait beaucoup trop à un projet unique et aujourd’hui quasiment mainstream : celui d’être féministe. Et attention, je ne dis pas que le féminisme a fini sa part du contrat, non non, la parole féministe est absolument nécessaire dans ces salles du TNP pleines de vieux blancs cis het et j’ai été véritablement enchantée de voir une femme prendre la parole comme ça, une directrice de théâtre oser chanter à gorge déployée et les cheveux détachés. Mais je reste convaincue qu’un spectacle ne doit pas se contenter de « répondre » mais doit s’efforcer de « questionner » et qu’il ne peut être le réceptacle d’un méli-mélo de désirs, d’esquisses et d’intuitions sous couvert de féminisme. Je suis par ailleurs une grande admiratrice des pièces de théâtre de Carole Thibaut, dans lesquelles je trouve en plus du cynisme et de la poésie qu’elle maîtrise à la perfection, un discours anti-patriarcal ultra incarné, dans la langue et dans les corps. Carole Thibaut m’a l’air d’être une femme absolument incroyable, seulement, « Ex machina » est peut être un peu loin du dessin de la femme-objet et du patriarcat à force de déployer autant d’accessoires : mais ce n’est ici que mon avis, c’est-à-dire pas grand chose, un petit caillou sous un matelas, un tag sur un mur qui sera recouvert le lendemain, un tag qui dit : les femmes fistent le patriarcat.

Célia Jaillet

Photo Heloise Faure

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