
FESTIVAL D’AIX EN PROVENCE 2026. LA FEMME SANS OMBRE (Die Frau ohne schatten) – Opéra de Richard Strauss créé le 10 octobre 1919 à Vienne – Livret de Hugo von Hofmannsthal – Direction musicale : Klaus Mäkelä – Mise en scène : Barrie Kosky – Opéra donné les 3, 6, 9 et 15 juillet à 19h00 ; le 12 juillet à 17h00 ; au Grand Théâtre de Provence.
C’est par la volonté de Pierre Audi, Directeur du Festival disparu l’an dernier, que se concrétise avec bonheur la production de cette œuvre immense de Richard Strauss, ce conte initiatique qui touche de près la condition humaine, qui peut faire penser à une nouvelle « Flûte enchantée ». Une œuvre majeure mais peu interprétée, sans doute difficile à monter du fait de l’ampleur de l’orchestre et des cinq voix exceptionnelles qu’elle nécessite.
La Femme sans ombre est une princesse, fille du Roi des Esprits, épouse de l’Empereur des îles du Sud-Est. Une impératrice qui n’a ni ombre ni enfant. Une prophétie menace l’Empereur d’être changé en pierre si elle n’obtient pas une ombre dans les trois jours. Sa nourrice imagine alors de descendre dans le monde des humains pour se procurer une ombre. Les deux femmes arrivent chez le teinturier Barak dans le but de voler l’ombre de sa femme à qui elles promettent une vie meilleure et l’amour d’un beau jeune homme en échange de son ombre et de sa capacité d’enfanter. Il s’ensuit de nombreuses épreuves, tentations et rebondissements jusqu’au dénouement qui voit les deux couples promis à la félicité et au bonheur grâce à leurs qualités humaines.
L’action s’ouvre sur un plateau nu dans un noir absolu. Seul un fauteuil à bascule sur lequel la Nourrice se balance. Des sortes de lutins simiesques, malicieux, dansent autour d’elle. Le messager du monde des Esprits délivre sa sombre prophétie et la Nourrice, qui semble particulièrement madrée et avoir un ascendant sur l’Impératrice, décide d’accompagner celle-ci et de la protéger dans sa quête d’une ombre.
Par un dispositif scénique remarquable une boîte noire fait apparaitre comme par magie une sorte de tour, une immense structure à trois niveaux, le logement et l’atelier du teinturier Barak. Un fouillis crasseux, surchargé d’oripeaux suspendus négligemment. C’est là que vivent Barak, entouré de ses frères, et sa femme. On devine une vie misérable et une mésentente profonde du couple. Parmi les monts et merveilles promis à la teinturière en échange de son ombre figure un séduisant jeune homme entouré de danseuses sans têtes revêtues de larges robes scintillantes. Un jeune homme luxurieux, onirique, interprété par un danseur qui apparait sous les traits d’un de ces bronzes grecs au corps parfait. Une sorte d’esprit qui apparaitra de manière récurrente, symbole de tentation.
Barak est un brave homme besogneux et amoureux qui se désespère de voir sa femme lui échapper. Après de multiples péripéties celle-ci se ravisera et l’amour triomphera de la tentation.
L’Impératrice de son côté se libèrera de l’emprise de la Nourrice et, par compassion, refusera de dépouiller une femme méritante et exemplaire de son ombre. C’est cette humanité qui lui donnera une ombre et qui rompra le sort jeté sur l’Empereur.
La scénographie est remarquable et révèle, au travers d’un éclairage recherché, des images fortes et d’une grande beauté. Une scène nous montre l’Empereur à la chasse sur un immense cheval à bascule qui apparait miraculeusement sur scène. Une scène qui voit l’Empereur terrifié par les présages du faucon rouge et par le risque de perdre sa femme. C’est un moment fort de l’opéra, tant par ses effets scéniques que par la puissance orchestrale des cuivres graves qui semblent se déchaîner.
Le troisième acte se déroule sur une scène immaculée. L’Impératrice est confrontée à son père, le Roi des Esprits, symbolisé par une immense tête gisant au sol et se libère de l’emprise néfaste de la Nourrice qui est poignardée par le beau jeune homme en bronze. Initiée au monde des humains dans tout ce qu’il a de répréhensible et de merveilleux, elle possède maintenant une ombre et le pouvoir d’enfanter. Les deux couples se reforment alors et sont rejoints par leurs alter ego, des enfants au visage de vieillards, sans doute symboles de fécondité mais aussi de finitude.
Si la condition requise pour la réussite de cet opéra est de réunir cinq voix exceptionnelles, le pari est réussi car la distribution est éblouissante.
L’Empereur est interprété par l’américain Michael Spyres qui se définit comme un bariténor. La voix est puissante et tient tête à l’orchestre. Particulièrement fascinant sur son cheval, effrayé par les prédictions de son faucon rouge et par la vision de sa femme dans le monde des humains qui parait lui échapper.
Le rôle de l’Impératrice est confié à la soprano lituanienne Vida Mikneviciuté. Personnage fragile sous l’emprise de sa nourrice et issue d’un monde des Esprits pur et éthéré, elle découvre les vices et les qualités du monde des humains. Partagée entre son désir de posséder une ombre pour sauver son époux de la malédiction et la compassion qu’elle éprouve pour la teinturière en qui elle découvre la bonté et la générosité humaines, elle apporte beaucoup d’émotion par son timbre clair et nuancé.
La Nourrice apparait comme le personnage clé de cet opéra et joue un rôle majeur, en particulier au cours des deux premiers actes. Elle est incarnée par la soprano suédoise Nina Stemme avec des aigus puissants et une belle présence scénique. Vêtue de noir, elle se révèle à la fois maternelle et autoritaire, machiavélique et rouée pour parvenir à ses fins.
Le teinturier Barak est interprété par le baryton américano-irlandais Brian Mulligan qui, sous des aspects bourrus, apparait comme un homme amoureux, dévoué. Un brave homme laborieux qui porte lui-même les tissus au marché pour ne pas fatiguer son âne. La voix assurée, claire et nuancée s’accompagne également d’un bon jeu de scène.
C’est la soprano canadienne Ambur Braid qui interprète la teinturière. Elle exprime à merveille la complexité du personnage tant par sa voix puissante et nuancée que par ses talents d’actrice. Tour à tour ambitieuse, cédant à la tentation, puis se ravisant, tendre et amoureuse.
Tous les autres rôles sont parfaitement tenus. On peut retenir la voix puissante et impérieuse du ténor Gallois Robert Lewis dans la voix mystérieuse du faucon ainsi que l’excellente chorégraphie sensuelle du danseur Prince Mihai qui donne véritablement vie à une statue de bronze.
La mise en scène de Barrie Kosky est imaginative et la direction d’acteurs efficace. Les décors et les lumières produisent des images d’une grande esthétique. Mais ce spectacle qui frise la perfection ne serait rien sans la star de la soirée qui est la partition de Richard Strauss. Klaus Mäkelä à la tête de l’Orchestre de Paris nous en offre une interprétation brillante et grandiose, dans un bon équilibre avec les voix. Une partition ample, d’une grande richesse instrumentale qui nous emporte comme une mer, qui fait la part belle aux cuivres les plus graves qui font parfois vibrer les corps mais qui offre aussi des intermèdes d’une grande finesse.
Cette création attendue de « La Femme sans ombre » comble toutes les espérances. C’est une totale réussite qui constitue sans doute l’évènement de ce Festival. Les applaudissements sont frénétiques et le public se lève comme un seul homme pour « une standing ovation ». Un véritable triomphe et une création que la plupart des critiques qualifient déjà d’historique.
Jean-Louis Blanc


https://www.arte.tv/de/videos/133805-000-A/richard-strauss-die-frau-ohne-schatten
Photos © Monika Rittershaus / Festival d’Aix