
CRITIQUE. « VIVA – Petite odyssée dans un trou noir » – Écriture et interprétation : Léo Smith – Écriture et aide à la dramaturgie : Baptiste Montagnier – Les 8 et 9 octobre au Théâtre de la Verrière, Lille – Durée 1h.05.
S-Bild une compagnie à suivre
Le théâtre de la Verrière à Lille est devenu au fil de ses trente ans d’existence une quasi institution dans le paysage culturel Lillois. Largement ouvert à la création contemporaine il accueillait récemment la première création enthousiasmante d’une jeune compagnie des Hauts de France, S-Bild.
Il est là. Seul en scène. Souriant. Il accueille les spectateurs. Serre les mains. Comme si déjà le voyage avait commencé. Un cadre de bois clair derrière lui. Écran vide pour laisser passer les mots. La lumière pas tout à fait éteinte chez les spectateurs. D’emblée il y a sa référence préliminaire. Le film bouleversant de Sean Penn adapté du roman de Jon Krakauer. « Into the wild » en 2007. Un difficile voyage au bout de la solitude.
Comme un écho lointain Léo Smith et Baptiste Montagnier ont écrit ce qui pourrait être un voyage au bout de l’oubli.
L’ampleur du périple sera ici la Normandie. Il y a la nuit. Noire. Et la toute première rencontre improbable d’un autochtone un peu rude. Brûleur de pneus. Le ton est donné. L’humour affleure. Discret. Élégant. Il teintera l’ensemble du spectacle. Nuit noire et confidences jusqu’au départ. Jusqu’à l’étrange demande de cet homme sans doute trop solitaire. Comme une parole sacrée. Un presque talisman.« Ne m’oublie pas ».
L’oubli. Du latin oblitus. Ob-liveo « devenir noir ». L’oubli concept complexe et philosophiquement multiple. Qui de Homère à Nietzsche et de Platon à Paul Ricoeur aura nourri la réflexion.
L’oubli, prétexte alors à un second chemin. Celui pour retrouver cet homme au nom déjà effacé. Cet homme aux pneus resté là-bas comme perdu en Normandie. Pourtant il s’en souvient. Lui le Léo conteur. Impénitent voyageur. Alors le voilà reparti sur les traces de son précédent parcours. Retrouver la mémoire du nom. Des noms. Des lieux. Retrouver les souvenirs abandonnés. Au bord des routes. Ou des conversations. Ou ailleurs. Peut-être déjà au bord de l’oubli. Un équilibre instable. Péril de la mémoire.
Oui ce serait un film sur l’oubli. Voilà le projet. Voilà cet écran invisible où tous ces moments de vie seront projetés. Habile épure de scénographie. Le cadre de bois comme une frontière. À franchir ou pas. C’est selon. Méandres d’un voyage au pays de la souvenance. Une station service comme un refuge. Un îlot perdu entre deux cadrages. Gros plans. Travellings. Le récit se déroule et les personnages s’invitent au gré des surprises et des images successives. Toutes celles que Léo acteur dessine avec Léo son personnage. Et qu’ils partagent avec nous toujours un peu baignés de lumière. Comme si le film était là devant nous en construction. Des bouts de vie bricolés. Des héros souvent fragiles d’un moment partagés. La mère aussi. Personnage récurrent. Qui ponctue le récit. Humour. Tendresse. La mère comme un repère. Qui garde un œil sur « le gamin ». Précieuse alchimie de ce « long long long métrage ». Comme une histoire éternelle. Celle de la vie. De plusieurs vies. De toutes ces vies. Celle de Betsy aussi. La grand-mère. Celle de Léo. Une vie en majuscules parce que prête à se finir. Là. Dans cette résidence Aurore. Dernière station avant l’oubli. Aurore. Comme un nom de débutante. D’un jour si long qui commence. Alors peut-être que oui, « le film lui-même résiste à l’oubli ». Redire les événements. Événement. Mot si fragile tout à coup. Grandiose et frêle dans le même instant. Le même trou noir. Étoile perdue. Fragments racontés de toutes ces galaxies humaines. Le même mouvement de la mémoire. Être. Et puis. Être gommé. Raturé du souvenir. Oublié. Alors « Ne m’oublie pas ». Noir salle. Silence. « Ne m’oublie pas ». Comme une résonance sourde dans ce soudain silence. Quand Léo nous regarde. Dans ce silence. Ne pas être le « Diogène de la mémoire ». Et comme une révolte nécessaire il faudrait créer une « tempête de l’oubli ».
Dans la petite station essence, là dans le cadre de bois clair, c’est l’apocalypse. Ne reste que les vestiges. D’un si petit village au pays des betteraves. Quelque part en Picardie. Quelque part chez Betsy . Quelque part dans le souvenir de Betsy. Quelque part dans l’oubli de Betsy. Quand le cadre de l’écran s’est aplati au sol. Dessinant tout à coup une dernière arène pour un dernier combat. Quand l’odeur de la vieillesse extrême pointe sur le plateau. L’humour. Oui. Mais comme s’il devenait douloureux. Et ce tic tac d’horloge qui bat le tempo depuis le début du voyage. L’inexorable mouvement du temps. Ce long silence. Très long. Le regard de Léo une nouvelle fois. Un autre film dans son regard. Puis la révolte du géranium en plastique. Absurde mouvement du temps. Et de l’oubli. Rôdant soudain comme une mort annoncée. Et comme un écho à cette première demande, au bord du voyage. « Ne m’oublie pas ». Celle de Betsy. « Reviens me voir ».
Léo Smith prête son prénom à son héros avec générosité. Celle qui l’anime tout au long de ce beau spectacle. Qu’il nous donne à voir et à écouter avec une vraie et réjouissante sincérité. Bien construit, ce spectacle intelligent drôle et terriblement humaniste est aussi un moment chaleureux et bienfaisant. Il est le travail de toute une équipe, celui de la Compagnie S-Bilt. Retenez ce nom !
Arthur Lefebvre
Aide à la mise en scène et régie : Orell Pernot-Borràs – Création lumières : Claire Lorthioir – Scénographie et construction : Olivier Wiame, Orell Pernot-Borràs, Nora Dolmans – Regard extérieur : Louise Buysschaert – Photographie : Gwen Mint – Production : S -Bild

Photos Gwen Mint