
MAGAZINE. Le Liban de Serge Najjar – Commissaire : Mario Choueiry – IMA Institut du Monde Arabe, Tourcoing – Jusqu’au 17 janvier 2027.
Pour un autre regard
Troublante et riche exposition que celle consacrée à la photographie de Serge Najjar et son Liban natal.
Tout commence il y a une dizaine d’années. Serge Najjar, né à Beyrouth en 1973 à la veille de la guerre civile, photographe autodidacte, publie sur Instagram ses premières photos prises au smartphone. Sous le pseudonyme Serjios. Il est alors avocat à la cour, docteur en droit diplômé de l’université Panthéon-Assas de Paris. Succès immédiat.
Serge Najjar regarde « son » Liban et le photographie. Un Liban dont il préfère parler de la manière la plus « universelle » possible plutôt que d’en évoquer les aspects sombres généralement évoqués.
Converti à la photographie argentique, son regard isole des fragments d’architecture. Beyrouth. La côte. Pas de retouches. Pas de mise en scène. Juste un œil attentif. Qui cadre. Et donne à voir. Instants furtifs. Moments fixés.
Troublante exposition quand ces regards-là croisent étrangement la peinture contemporaine de l’art abstrait et du constructivisme.
« Je réagis à ce que je vois. Ces rapprochements avec l’histoire de l’art apparaissent souvent après coup. » Toute une enfance en souvenir. Celle qui grandit au contact de l’art. Un père collectionneur passionné. L’art abstrait comme compagnon. Une trace sans doute indélébile. Qui vient aujourd’hui se mêler aux photos dans un surprenant rapprochement. Mario Choueiry, commissaire de l’exposition nous propose d’ailleurs de côtoyer nous aussi Mondrian, Malévitch, Kandinsky, Rodtchenko, Vasarely ou encore Soulages, Bridget Riley ou Sophie Taeuber-Arp par de petits coffrets-cartels judicieusement couplés à certaines photographies. La correspondance est à chaque fois surprenante et véritablement passionnante.
Les architectures photographiées par Serge Najjar, sont celles d’un Liban loin de l’imagerie traditionnelle. Un Liban moderne. Qui semble se réinventer sans cesse face à ses douleurs. Ses conflits. Une architecture de béton et de lumière. Où les aplats de couleurs franches dominent. Rose. Bleu. Pastels ou rouge vif. Matière brute et sauvage le béton trouve soudain une élégance et une richesse toute particulière. « Une matière profondément expressive » comme le constate Serge Najjar. À l’instar des architectures de Le Corbusier, Tadao Ando ou Oscar Niemeyer, il montre ici, par ce regard spécifique, une noblesse insoupçonnée. Il est une matière photographique comme une forme de liberté. Il semble se donner à la lumière et aux ombres. Quand ombres et lumières ont la même valeur. La même importance. Là où l’ombre ne pourrait être qu’une absence de lumière. La lumière participe de la construction même de ces architectures. Telle « Architecture of Life ». À son propos Serge Najjar évoque la peinture du Caravage. « Le Caravage a tout compris de la lumière, de la profondeur des noirs et de la force de la composition. » Le noir et blanc sera d’ailleurs repris dans d’autres œuvres des débuts ou plus récemment par exemple dans Traces, tribute à Soulages. Le noir et blanc comme une importance. Quand la couleur elle-même figure un quasi noir et blanc.
Et c’est à chaque regard porté par l’artiste de nouveaux fragments du réel qui deviennent poésie.
« Peinture et photographie entretiennent depuis le XIXème siècle des liens étroits et indissociables. Deux formes qui n’ont cessé de dialoguer, de s’influencer mutuellement et de transformer notre manière de voir le monde ». Précise Mario Choueiry. Pensons par exemple à Warhol, actuellement présenté au Musée du Luxembourg à Paris.
Le chemin vers l’abstraction est un chemin radical. Peut-être aussi parce une « le réel ne se donne pas au premier regard ». Réalité, abstraction, l’étonnement de la découverte est constant.
Monde abstrait où nous emmène Serge Najjar. Lignes. Courbes. Volumes. Géométrie d’un monde comme un « Urban théâtre ». L’une des premières œuvres présentées dans cette exposition. Hublots saisis dans leur intimité. Abstraction comme un cheminement lui aussi en construction. Quand des réminiscences de paysages, de mer, de ciel ou d’arbres ponctuent discrètement l’abstraction naissante. « The yellow block ». Quand la présence de ces petits personnages tracent des repères dans de multiples œuvres. Black Canvas. The Wave. D’autres encore. Ouvriers saisis dans l’instant. Dans la grandeur des architectures. Comme soudains dévorés par le gigantisme. Souvent Égyptiens ou Syriens, et dont la présence sociale reste par ailleurs souvent occultée, ils semblent nous rappeler toute la « fragilité humaine ». Car si tout paraît ici calme et silence, telle une « Silent architecture » ce monde, notre monde reste plus que jamais si fragile.
Mario Choueiry, nous propose avec ce « Liban de Serge Najjar » une « expérience du regard ». Serge Najjar, quant à lui, nous invite par son propre regard à modifier le nôtre. Probablement au-delà même de ses photographies. Salutaire démarche s’il en est !
Arthur Lefebvre
Installé dans l’ancienne école de natation de Tourcoing, l’Institut du monde arabe-Tourcoing a pour mission de promouvoir les cultures du monde arabe en présentant expositions, concerts, conférences et actions éducatives en région Hauts-de-France.
Institut du Monde Arabe 9 rue Gabriel Peri 59200 TOURCOING – http//www.ima-tourcoing.fr







Images: Serge Najjar 1- The Yellow Block, 2014 – 2- The red swipe, 2015 – 3- Galaxy, 2015 – 4- Divingn into Escher, 2013 – 5- Bliss, 2019 – 6- Urban Theatre, 2013 – 7- The Snail, 2015 – 8- Man and sea, 2017 – All images copyright the artist – Courtesy de l’artiste, Galerie Bessières et Galerie Tanit © Serge Najjar