« HURLEVENT », LA LANDE MONOTONE DE MAËLLE DEQUIEDT

CRITIQUE. HURLEVENT – d’après le roman et la vie d’Emilie Brontë – mise en scène Maëlle Dequiedt – Cie La Phenomena – Théâtre du Nord Lille, du 5 au 7 mai 2026 puis en tournée.

L’air agité d’un pâle souffle de ventilateurs suspendus comme des lunes noires. Ou des corbeaux errant dans la lande du Yorkshire. Rêvons un court instant devant cette ambiance vieillotte. Un brin campagne. Mêlant intérieur extérieur dans une scénographie dépouillée. Plus tard une simple traînée de tourbe viendra dessiner davantage cette lande rude et sauvage. Celle de Hurlevent. 

« Les Hauts de Hurlevent »  est un roman quasi mythique. Lu et relu au gré des générations. Faisant l’objet de nombreuses adaptations depuis 1847 date de sa première parution sous le pseudonyme d’Ellis Bell. Un écrit classé majeur à l’échelle du romantisme. Un récit cruel. D’amour. De haine. De vengeance. De mort aussi. Peut-être de rédemption finale. 

La famille Earnshaw adopte un enfant différent. Heathcliff. À la peau « couleur du diable ». Catherine, la fille de la famille et lui deviendront rapidement inséparables. Mais Catherine choisissant finalement la raison épousera Edgar Linton riche et séduisant voisin. Humilié, Heathcliff quitte alors Hurlevent. De retour trois ans plus tard, ayant fait fortune, Heathcliff échafaude sa vengeance.

Les héros principaux de cette rugueuse saga entrent ici en robe violet usé. Ils esquissent rapidement  une courte chorégraphie accompagnés de musique live qui ferait penser par instants à la géniale Laurie Anderson. Musique électronique. Langage en lui-même inscrit dans le spectacle. C’est semble-t-il un axe de travail important dans la construction du récit. Dans un coin une télé neigeuse. Sur l’écran de laquelle on retrouvera différentes abstractions au gré des situations. Sans en saisir pour autant tout le signifiant. Et l’héroïne Catherine aux chaussures orange fluo. Détail de contemporain sans doute dans l’histoire du roman. Et ce petit ballet d’ouverture semble un salut. Qui d’ailleurs sera répété en final. Boucle bouclée. Et puis il y a cette armoire de bois sombre. Omniprésente. Refuge. Passage. Ailleurs. Tombeau enfin. D’où surgit Nelly la gouvernante. Et le chien. Figé. Télécommandé. Nelly témoin du récit. Celle qui regarde. Celle qui voit. Le parti-pris semble alors rapidement énoncé. Mettre le roman initial à distance. Ouvrir l’œuvre vers d’autres possibles. Et tout de suite cette petite phrase « Il y a des raisons à tout même pour expliquer l’absurde ». Quelques mots mis en exergue comme d’autres répliques le seront au cours du spectacle. En anglais ou en français entremêlés. L’absurde. Ou à d’autres instants des couleurs de comédie musicale. Ou encore des accents de comptines. Quelques éclats. Qui n’aident pas forcément à la compréhension globale dans le regard porté ici sur le roman et la poésie d’Emilie Brontë. Puisque des bribes de sa poésie sont insérées dans cette adaptation. Rapidement on comprendra que le romantisme n’en fait pas partie. Il s’agirait à priori de traiter davantage de violence. À des endroits divers. D’hier et d’aujourd’hui. Énorme défi au regard de notre violence contemporaine éminemment quotidienne. Certes il y a bien une esquisse de cette violence. Mais alors le thème en lui-même aurait pu être développé bien davantage. À l’instar de ce « sans nom dégage » qui n’a vraisemblablement pas la résonance souhaitée. La violence reste timide. Froide. Comme l’ambiance générale. Globalement dénuée d’émotion. Comme si il n’y avait pas un désir profond de dire les choses. De convaincre par un propos affirmé. De livrer au spectateur sa lecture intime de l’œuvre choisie. Et nous laisse donc insensibles aux destins pourtant complexes et terrifiants de ces personnages. Ceux du roman initial et ceux ici transposés. Il y a par ailleurs cette multitude de longs moments linéaires de récit qui se répètent. Parfois au risque de l’ennui. Eux aussi nous en éloignent probablement. Frustration ! 

Bien sûr « il faudrait laisser la vengeance au ciel ». Et dans ce jaune lumière. Ce jaune de souffre. Il y a les accents d’un inéluctable poison. Mais Heathcliff bafoué semble empêtré dans sa vengeance. Comme il l’est dans ces rideaux blanchâtres qui enserrent l’espace. Dont il se masque quand il est « possible que l’amour ne suffise pas ». Éloigner le romantisme disiez-vous ? 

Alors finalement dans les couleurs acidulées d’un improbable paradis brumeux l’armoire se renverse. Avec fracas. Un peu de couleur s’anime sur l’écran de la télé. Violence timide à nouveau de la hargne et de la folie supposées d’Heathcliff. L’armoire tombeau. L’enclos de tous les rêves ratés. 

Hurlevent est une création collective de La Phenomena. Ce que l’on appelle « l’écriture plateau » est nourrie de l’improvisation des interprètes. Mais ne sont-ils pas ici contraints à mesurer une énergie qu’ils semblent pourtant tout prêts à nous offrir ?  

Et cette question enfin. Délicate et sensible. Pourquoi cette matière littéraire ? Pourquoi Hurlevent ? 

Arthur Lefebvre

Distribution : adaptation et dramaturgie Simon Hatab – composition et ondes Martenot Nadia Ratsimandresy
scénographie Heidi Folliet – collaboration à la scénographie Charles Chauvet – assistanat à la scénographie Evaëlle Moreau – costumes Solène Fourt-Meiche – réalisation costumes Peggy Sturm – création lumières Auréliane Pazzaglia – création sonore Matéo Esnault – régie générale / plateau Jori Desq – production Hanna Mauvieux – conseiller pour la langue anglaise Esmond Easton Lamb – conseillère – iconographique Lise Bruyneel – avec Youssouf Abi-Ayad, Sacha Starck, Émilie Incerti-Formentini, Olga Mouak, Nadia Ratsimandresy

coproduction : Phénix – Scène Nationale de Valenciennes, Comédie de Colmar – Centre dramatique national Grand Est Alsace, Manège de Maubeuge – Scène Nationale transfrontalière, Théâtre de Namur, Théâtre de la Bastille, Opéra de Lille avec le soutien en résidence du Grand Parquet –Théâtre Paris Villette et Théâtre Ouvert 

Photos: Hurlevent © Frederic Iovino

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