
CRITIQUE. PASSAGE CENSURÉ – Texte et mise en scène Simon-Pierre Pellegrin – Collaboration artistique Céline Martin-Sisteron – Lavoir Moderne Parisien, Paris – Les 21 et 22 avril 2026.
Rien. Le plateau du théâtre est nu. Murs de briques marqués par le temps. Seule une chaise. Au centre. Dans un peu de lumière blanche. La chaise soudain comme une ombre. Elle sera aussi refuge. Abris. Promontoire. Stèle. Puis en off vient cette voix. Tic Tac. Tic Tac. Le premier tic-tac. Troublant. Presque menaçant. D’autres ponctueront le récit. Le découpant ainsi en quelques chapitres. Décompte d’un instant qui semble fatidique. Celui d’un fascisme redouté. Puis viennent soudain les mots de Simon. Légers. Presque joyeux. Il converse avec son père. Au téléphone. Astucieux prétexte d’un moment de dialogue imaginé autour de la famille. Et le cimetière juif de Prague. Les petits cailloux blancs déposés sur la tombe. Tradition juive pour indiquer sa visite. Et le souvenir aussi.
La mémoire sera celle de ce « Passage censuré » celui qui donne titre au récit. Celui indiqué sur la lettre de Bernard Grimbaum. Écrite à sa famille le 30 avril 1942. Au moment où il écrit, ce jeune résistant de 20 ans sait qu’il va être fusillé par les Allemands. Dans deux heures, en représailles d’attentats.
« Je regarde l’avenir si plein de promesse pour la jeunesse car je pense, (passage censuré). »
Alors lui aussi, Simon, regarde l’avenir. Avec en tête « Ces mots concis pour sa famille qui résonnent sur mon chemin ». Et son présent. Notre présent collectif. Celui dont nous sommes collectivement responsables. À 20 ans, lui, Simon, « faisait de l’argent ». Il avait « fait des études pour ». Dans l’instant il s’interroge autrement. Et si un régime fasciste s’installait en France ? Qu’adviendrait-il ? Grave question. Que le tic-tac nous rappelle ponctuellement. Cette lettre de 1942. « Il faudrait être en paix avec l’histoire. Collectivement et individuellement. » « D’Orwell à Huxley c’est toujours notre monde » et il est bon de s’interroger sur la place de la référence historique. Un questionnement légitime de la jeunesse qu’il revendique. Tranquillement. Paisiblement. Il lui semble nécessaire voire indispensable de produire son propre récit. Quel est notre monde aujourd’hui ? Alors avec parfois une sorte de naïveté joyeuse, Simon esquisse un portrait de société. Des média aux médocs, des campagnes en jachère aux désordres des villes. Son propos garde malgré tout la légèreté de l’optimisme. Non pas béat. Mais une porte entrouverte sur le possible d’un autre monde. Plus juste. Plus fraternel. Plus solidaire. La solidarité générale devenant ainsi une nécessité.
Et puis il y a cet enfant. Son enfant. Et quand même tout le désordre de la planète. Alors tout à coup il chuchote doucement. « Jusqu’ici tout va bien ». Ironie d’un instant quand la guerre envahit les esprits. Comme une évidence terrible. Et ces fils à protéger. Mais aussi ces enfants dans la rue encore capables de « faire du lien ». Dans la rue. Dans le mouvement du monde.
Alors comment résonne enfin cette lettre d’une jeunesse brutalement arrêtée au printemps de 1942 ? Faut-il vraiment « accepter de perdre ses enfants » ? Douloureuse polémique que Simon nous rappelle. Doucement. Sans colère. Et c’est là sans doute toute la force de ce spectacle. Ni didactique ni démagogique. Jamais. Un propos d’une grande sincérité. Lucide. Pertinent. Lumineux néanmoins.
Alors dans cette lumière vient le dernier tic-tac. À l’heure où. Et vient le moment de la lettre. Quand la lettre est lue. Debout derrière la chaise. Sur le plateau nu. Dans un peu de lumière blanche qui n’a que très peu varié. Avec cette petite pierre symbolique posée là devant lui. Le petit coffret blanc des écouteurs téléphoniques. Le petit écrin de la conversation avec le père. Alors ce sont les mots de Bernard Grimbaum à sa famille qui parlent. Au père. À la mère. Au frère et à la sœur. À la tante. À cet oncle Simon.
« Je regarde l’avenir si plein de promesse pour la jeunesse car je pense, (passage censuré). »
Et garder la mémoire de ces mots. « N’avoir qu’une seule pensée, vivre. » qui viennent alors se confondre avec ceux de Simon « Vivre debout. Vivre comme un acte de résistance. Ces mots, pour chercher à résister. Ces mots, pour guider mes pas. »
Simon Pellegrin nous offre par ce spectacle un riche moment de théâtre. Un spectacle élégant joué avec justesse et sobriété par un comédien généreux. Un théâtre « povera » déjà évoqué par ailleurs. Comme il existe un « Arte povera » d’une extraordinaire richesse.
Alors utopie maladroite ou regard bienveillant d’un guetteur vigilant ? L’histoire, grande ou intime est ici un trésor collectif à protéger.
Arthur Lefebvre