À LA MONNAIE, UNE « MEDUSA » BOULEVERSANTE, ÉCRITE ET MISE EN SCÈNE PAR LYDIA STEIER

MEDUSA – Opéra en deux actes – Livret de Lydia Steier – Musique : Iain Bell – Direction musicale Michiel Delanghe – mise en scène : Lydia Steier – Distribution (*1) – Avec l’orchestre symphonique et chœurs de La Monnaie – Durée 2h40 entracte inclus. – Au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles jusqu’au 19 mai 2026 – Chanté en anglais, surtitré en français et néerlandais. Introduction 45 minutes avant le début du spectacle en français par Delphine Clarinval. Direction générale et artistique : Christina Scheppelmann. Attention : Certaines scènes peuvent être choquantes.

Medusa : Qui osera la regarder vraiment ?

La metteuse en scène américaine, Lydia Steier et compositeur britannique, Iain, Bell,  s’emparent du mythe de Médusa pour en « explorer la dimension humaine ».

Figure emblématique de la mythologie grecque, avec sa place centrale et psychologique de l’héroïne, qui est véritablement Médusa, si bouleversante dans sa complexité ? Un monstre hideux dont il faut se débarrasser pour établir l’équilibre entre le bien ou le mal ou au contraire, une figure protectrice qui veille à chasser les esprits malveillants qui veulent s’emparer des choses sacrées ?  C’est sans doute la question centrale dans la création en deux actes de cet Opéra. Un travail collaboratif entre compositeur britannique Iain Bell et la metteuse en scène américaine Lydia Steier, qui, pour l’occasion s’est adonnée à l’exercice du livret pour la première fois. Avec cette proposition, elle offre une perspective artistique et pédagogique formidable sur la manière dont nous devrions aborder les mythes anciens. Avec l’attitude de Persée envers Médusa, elle met en lumière un personnage qui offre une rédemption narrative à un autre qui, à une échelle encore plus vaste, éclaire le sort des personnes marginalisées ayant subi des violences. Une manière de faire en sorte que ces personnes soient enfin entendues, écoutées et reconnues, alors que la société les avait auparavant rejetées.

Une grotte au bord de la mer. Sthéno et Euryale, deux Gorgones, sont inquiètes. La nuit a été longue. Elles ont veillé sur leur jeune sœur mortelle, Médusa. Depuis plusieurs nuits, des voix d’hommes venues de l’océan appellent la jeune femme. Elle ignore le danger qui la guette. Elle ne perçoit aucune menace et, surtout, ne comprend pas. Elle n’entend que la berceuse d’une mère, Danaë, à son fils, enfant des étoiles. Pourtant Poséidon, dieu de la mer, a bien jeté son dévolu sur la jeune fille de quatorze ans. Pour la protéger, les sœurs discutent entre elles. Pour Euryale, l’envoyer comme novice au temple de la déesse Athéna serait une solution. Elle tente de convaincre Sthéno, qui, ayant tué tant d’hommes, est certaine de pouvoir la défendre. Finalement, Sthéno décide que la jeune fille doit partir. Mais Méduse est attristée par sa séparation d’avec ses sœurs, et la Grande Prêtresse la réprimande pour son manque de dévotion envers Athéna. Elle décide de lui confier la tâche d’entretenir la flamme de la déesse afin de purifier son âme. Mais la flamme s’éteint et Poséidon apparaît.

Quelles sont les véritables intentions du Roi des Mers ? Méduse pourra-t-elle se défendre ? Comment réagira Athéna ? Quel sort est destiné à la jeune femme, victime de la convoitise de Poséidon et du châtiment d’Athéna ? Et les Prêtresses dans tout ça ? La réaction des Gorgones ? Qui est Persée et quel rôle jouera-t-il dans le destin de tous ces personnages, et en particulier de Médusa ? Quel est leur point commun? Méduse médite sur son destin et celui des jeunes gens pétrifiés.

Qu’ils soient de simples mortels ou des héros en devenir, tous sont soumis aux caprices, à l’égoïsme et aux luttes de pouvoir des Dieux de l’Olympe. Méduse illustre en définitive l’injustice d’un monde où la violence des puissants est pardonnée, tandis que la souffrance des innocents est punie au nom de la vanité divine.

Médusa, avec ses yeux exorbités, son regard pétrifiant, sa chevelure serpentine. Qu’elle soit perchée sur les pontons des temples ou représentée dans les peintures spectrales et mélancoliques d’Arnold Böcklin, sans oublier le célèbre bouclier en bois de peuplier du Caravage ou la statue de Cellini (présentée lors du spectacle Benvenuto Cellini à La Monnaie en février dernier) (2), il est évident que Médusa est une figure incontournable de notre patrimoine culturel, souligne Delphine Clarinval dans son introduction avant le spectacle. « Quel est l’intérêt aujourd’hui de proposer une réinterprétation des mythes antiques pour la scène lyrique ? » poursuit-elle. « Si nous transposons cela en des termes plus lyriques, nous pourrions nous interroger sur ce qui se cache derrière le cri primal de cette Méduse. ».

Nous pouvons entendre ce cri en assistant à la représentation, mais avons-nous pris le temps de l’écouter ?

Poséidon viole Méduse dans le temple d’Athéna. Loin de la plaindre, la Déesse détourne le regard en dissimulant son visage sous son égide et métamorphose la jeune femme en monstre. Profaner le sol de son temple ne peut rester impuni. Loin de la plaindre ou de la soutenir, la Déesse accuse la malheureuse d’avoir séduit le dieu de la mer. La jeune femme, née mortelle, devient une Gorgone (comme ses immortelles sœurs Sthéno et Eurydice, filles de Phorcys et Céto), ses beaux cheveux transformés en hideux serpents venimeux, son visage aux yeux exorbités deviennent terrifiants et quiconque croise son regard est instantanément pétrifié. On oublie souvent la jeune fille pure et innocente de quatorze ans, dont les rêves et les désirs furent brisés par cet outrage. On ne se souvient que de la partie de son horrible métamorphose, à peine évoquée par le poète, ou bien, une seule fois, sous le nom de « Illa » qui signifie « femme absente, lointaine, désignant l’éloignement », comme si l’on était déjà témoin de sa marginalisation ou de sa monstruosité, souligne Clarinval. N’est-il pas évident qu’il est impossible de redevenir la même personne, physiquement et surtout moralement, après avoir subi un acte aussi violent ?

La séduction versus viol : « une perspective de séduction par la ruse », l’inexistence dans les textes antiques de la notion moderne de « consentement individuel ».

Danaé, figure majeure de la mythologie grecque. N’est-elle pas la mère de Persée, le héros qui décapita Médusa ? Elle a également inspiré de nombreux artistes, tels qu’Egon Schiele, Marie-Victoire Jaquotot, Jacob von Loo, Rembrandt, Titien et Gustav Klimt, pour n’en citer que quelques-uns. Mais l’ont-ils véritablement immortalisée comme une femme victime de violence ? Prenons l’exemple des représentations de Danaé par Titien et Klimt. Ils érotisent la scène où la jeune femme reçoit la « pluie d’or », mêlant extase et passivité, métaphore de la sensualité, où l’or joue un rôle significatif, tant par sa valeur que par sa « corruption ». Pourtant, Zeus n’a jamais consulté Danaë. Certains historiens soulignent aujourd’hui le décalage entre ces représentations esthétisées et la réalité sexuelle violente qui sous-tend ces récits.

Habitué (comme la plupart des dieux) à obtenir ce qu’il veut, quand il le veut, par la force ou la ruse, Zeus ne se pose pas la question. Danaë ne reçoit ni aide, ni compassion, ni soutien. Au contraire, à l’instar de Médusa, la jeune femme subit de nombreuses autres formes de violence : craignant la prophétie selon laquelle un possible petit-fils tenterait de le tuer, Acrisios, le roi légendaire d’Argos, enferme sa fille Danaë dans une tour pour l’empêcher d’avoir des enfants. « Amoureux » d’elle, Zeus, métamorphosé en une pluie d’or, pénètre dans la tour et se déverse sur les genoux de Danaé, la fécondant ainsi. Autrement dit… il la viole !

Durant sa captivité, la jeune femme subit une « intervention divine ». De cette union naît le demi-dieu Persée. Apprenant qu’il est grand-père, Acrisios s’empare de la mère et de l’enfant, les enferme dans un coffre en bois et les jette à la mer. Ils dérivent jusqu’à l’île de Sériphos, où ils sont secourus par un pêcheur, Dictys, qui élève l’enfant avec elle. Mais les malheurs de Danaë sont loin d’être terminés. Le roi de l’île, Polydecte, sous prétexte d’être lui aussi « amoureux » de la belle jeune femme, tente de la violer et de la posséder. Pour la sauver des griffes de ce roi cruel, le jeune Persée accepte son défi. Pour libérer sa mère, il doit lui rapporter la tête de Médusa. Grâce à des armes magiques, Persée réussit l’objectif ambitieux et, à son retour, sauve une autre jeune femme victime des convoitises de Poséidon (encore lui !), Andromède, qu’il épousera plus tard.

Cette histoire que raconte Persée à Médusa, lors de leur rencontre, crée un lien inattendu entre eux, mis en lumière avec cet opéra.

La passion amoureuse : un viol déguisé en séduction.

Médusa, Danaé, Andromède… Ce que les légendes appellent « amour passionné » n’est en réalité rien d’autre qu’un « viol déguisé en séduction, sous le couvert d’une ardeur amoureuse irrésistible ». Il s’agit sans doute de rendre plus acceptable le consentement obtenu par la force, les menaces ou la ruse. Ce n’est qu’un euphémisme : le vocabulaire érotique est utilisé (de la même manière que les artistes masculins s’approprient les héroïnes mythologiques dans leurs œuvres) pour masquer la brutalité du viol, ainsi que l’érotisation de la domination. La victime devient alors consentante, et le violeur un amant passionné et idéalisé. Plus frappant encore, la victime est accusée de l’avoir provoqué, voire de l’avoir désiré, tout comme la déesse Athéna accuse Médusa.

Peut-on parler d’ironie de sa part, sachant qu’Athéna (3), déesse de la sagesse et de la stratégie, n’est autre que la fille préférée et confidente de Zeus/Jupiter (4), née directement de sa tête après qu’il eut avalé sa mère Métis, enceinte (craignant, une fois encore, une prophétie : un fils qui détrônerait Zeus) ? N’est-ce pas là un acte d’une violence extrême ? Certaines interprétations modernes qualifient cette forme de violence de « viol par ruse ». Zeus avale Métis, transformée en goutte d’eau.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La situation est-elle différente aujourd’hui ? L’affaire de viol de Mazan, l’affaire Weinstein, l’affaire Epstein et la recrudescence des accusations de viol contre des artistes dans la presse démontrent qu’il reste beaucoup à faire pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, aux mineures et aux autres victimes. Il est clair que tous ces récits, à travers l’histoire, d’une culture du viol décomplexé, ont eu un impact considérable, encore aujourd’hui, sur le discours juridique et social, créant un langage et des stéréotypes encouragent à perpétuer ces viols. Les agresseurs sont invisibilisés en minimisant et dénaturant l’extrême gravités de leurs actes tout en les déresponsabilisant. Les victimes, quant à elles, sont blâmées, accusées de provocation, etc. Le système judiciaire, imprégné de préjugés sexistes, banalise ces agressions tout en protégeant les agresseurs.

Que devient ce corps face à la violence, et surtout, quelles sont les conséquences relationnelles au sein de la société ?

C’est ce que souligne la metteuse en scène Lydia Steier dans cette remarquable version de Médusa. Si l’idée de mettre en scène cet opéra revient à Iain Bell, Steier y voit « la possibilité de présenter Médusa en femme moderne sur une scène d’opéra, même si le livret s’appuie sur des sources antiques ». Elle apprécie la composition de Bell très clairement contemporaine avec l’emploi de moyens et d’éléments classiques que l’on affectionne dans le genre opéra, précise-t-elle : « des grandes voix qui chantent de manière très virtuose sans se livrer à des expérimentations avant-gardistes en termes de technique vocale » poursuit-elle.

La mise en scène minimaliste souligne les événements clés du récit. Elle oscille entre un « no man’s land » initial et des statues d’hommes pétrifiés disséminées tout au long du deuxième acte. Le décor, plutôt sombre (la grotte), s’illumine par moments avant d’être orné d’or dans le temple des prêtresses. Puis, l’obscurité totale accompagne la pièce dans son cours tragique. Les masques discrets évoquent l’Antiquité tout en s’harmonisant avec la scénographie contemporaine. Cette dernière, saisissante et originale, intègre des éléments mobiles. La scène se déconstruit et se reconstruit au gré des lieux et du déroulement de l’intrigue, créant des perspectives mouvantes en perpétuel mouvement. De cette manière, Lydia Steier propose « une métaphore des forces métaphysiques à l’œuvre pour les personnages et leur destin ».

La Monnaie ne présente donc pas la version « authentique », mais bien l’interprétation de l’artiste, résolument ancrée dans notre époque. En effet, depuis une vingtaine d’années, le viol – auparavant relégué à des faits divers mineurs – est devenu un sujet majeur de l’actualité, notamment à la lumière des violences faites aux femmes, en particulier après le mouvement #MeToo. De nombreuses célébrités ont fait la une des journaux à la suite de ces événements, et il est juste de dire qu’il ne s’agit pas seulement de cas isolés, mais aussi d’un élément structurel et d’un problème de nos sociétés contemporaines. Sommes-nous vraiment surpris ? Lorsque nous examinons le répertoire lyrique, force est de constater qu’il regorge de femmes victimes de violences sexuelles : la célèbre cantatrice Tosca ; Cassandre, Europe, Io, Philomèle ou Nicée, pour n’en citer que quelques-unes

Ce problème est récurrent à l’opéra, , comme le souligne Clarinval.  C’est là qu’intervient Lydia Steier. Elle nous confie vouloir explorer une perspective différente. Elle ne part pas de la figure du monstre, mais de la figure profondément humaine : la femme. C’est pourquoi, au début, selon la version d’Ovide, Méduse est mortelle. Âgée de quatorze ans, c’est une jeune femme charmante et intelligente, pleine de rêves et d’espoirs, mais aussi de craintes. Et peu à peu, nous voyons comment la société l’a transformée en un personnage, une créature sublime, invulnérable et immortelle.

Il s’agit d’une lecture complètement différente, relatant la chute d’une femme victime de violences sexuelles. Pour saisir pleinement le livret, trois points sont essentiels : le corps féminin au cœur du drame de Lydia Steier qui se manifeste de plusieurs manières : le pouvoir rédempteur de la maternité et la transformation castratrice. En effet, Méduse, jeune et mortelle, n’entend pas les menaces venant de la mer. Elle entend une berceuse, comme un appel qui résonne en elle, mais qu’elle ne comprend pas. Un désir qu’elle nourrît au plus profond d’elle-même, impossible à assouvir après sa transformation. La maternité est incarnée par Danaë. Pour Médusa c’est une véritable souffrance qui la conduit à la compassion et à l’amour qu’elle éprouve pour Persée, l’enfant des étoiles. Persée qui la libérera finalement de sa malédiction. Vient ensuite la transformation qui la dépouille de toute féminité : ses beaux cheveux, synonymes de beauté, se métamorphosent en hideux serpents.

Dans ce lien invisible entre Danaë et Médusa, on sent un élément psychologique fort puisque les deux femmes ont subi un viol de deux Dieux, frères par ailleurs. Et surtout on sent une espèce de sororité, et on arrive au deuxième élément important du livret où on voit le prisme de l’anatopisme. Deux sororités différentes incarnées par les deux sœurs de Médusa (Claudia Boyle, soprano), Sthéno ( Angela Denoke, soprano) et Euryale (Paula Murrihy, mezzo-soprano). Elles sont hyper protectrices et maternelles avec Médusa et à la fois il y a ce côté destructeur et violent chez Sthéno et Euryale qui incarne, elle, la douceur, émerveillée en voyant grandir sa petite sœur. Et puis il y a la contre sororité de Athéna (personnage géant sur scène, incarnée par Mary Elizabeth Williams, soprano), qui en fait clairement étatLa réaction d’Athéna est pour la conteuse, une allégorie claire pour cette justice factice aux yeux bandés qui, sous ses airs d’impartialité, souligne Delphine Clarinval, inculque une double peine à la victime.  Puis un troisième élément, antagonique : la masculinité. D’une part la toxique, Poséidon (Konstantin Gorny, basse), le Dieu qui prend ce qu’il veut quant il veut et d’autre part Persée (Josh Lovell, ténor), telle que le voit la conteuse, incarnant l’espoir vers une société plus juste, il est à l’écoute et fait preuve de compassion en sauvant finalement tout le monde, en reconnaissant la dignité : Il voit la mère avant la femme violée et la femme avant le monstre.

L’Opéra Médusa, fut pour Ian Bell « un privilège à la fois profondément émouvant et exaltant que de pouvoir donner vie à son histoire ».

Pour le compositeur britannique Ian Bell, il s’agit de « donner une voix à la Gorgone » : « Méduse nous met au défi de soutenir son regard plein de morgue, de colère et de bravade. À lui seul, son regard lui vaut d’être la figure emblématique de tout un arsenal de divinités, de héros et de monstres ».

Ce qui distingue notamment la représentation artistique de Médusa de celles des autres figures de la mythologie, c’est qu’elles sont presque perceptibles à l’oreille, confie le compositeur à La Monnaie.

Iain Bell adore mettre en musique des femmes fortes, complètes d’un point de vue émotionnel, social, moral, mais aussi marginalisées, résilientes, qui font face à des transformations. Médusa incarne à elle seule, tous ces ingrédients. Bien qu’il dise s’inspirer des vocalités du belcanto de Verdi et de Puccini, il n’en reste pas moins très contemporain, avec une sensibilité passant par les voix. Ces dernières ont une importance capitale pour le compositeur britannique. Une manière de déterminer le paysage émotionnel que les personnages incarnent sur scène à travers leur tessiture et une indication formidable de ce que sera leur personnalité. Notamment Médusa, le personnage le plus incroyable et le plus complexe de toute la partition, brillamment incarnée par Claudia Boyle, soprano colorature dramatique qui évolue tout au long de l’opéra. Au départ mortelle et adolescente, elle est espiègle, douce, avec une voix d’oiseau de soprano, puis, après la transformation, elle change en colorature, elle explose dans les techniques avec des registres vocaux très aigus pour souligner le côté surnaturel du personnage.

La grande prêtresse (Anu Komsi, soprano), quant à elle, est colorature parce qu’elle a un pouvoir magique et est la seule à pouvoir s’adresser à la Déesse Athéna. Par la suite, après la transformation dont l’afflue la Déesse (sans voix, et la folie), elle est résolument dramatique, oscillant entre la colère et l’amertume, en utilisant sa voix de poitrine elle va dans le grave.

Persée (Josh Lovell, ténor), lui, incarne le jeune héros, avec des vocalises techniques proche du belcanto, en ténor lyrique, et une maitrise incroyable lorsqu’il incarne le surnaturel, de parti son personnage de demi-dieu. Très émouvant lors de son échange avec Médusa.

Et puis il y a Sthéno ( Angela Denoke, soprano) et Euryale (Paula Murrihy, mezzo-soprano). Elles sont intrinsèques, « mature sopranos », femmes d’âge mûr. L’une est lyrique et l’autre soprano dramatique. Mais leur voix sont interchangeables, une technique qu’elles utilisent selon qu’elles ressentent de la colère, de la tendresse ou de la tristesse, comme lorsqu’elles ne peuvent pas sauver leur sœur Médusa des griffes de Poséidon.

Athéna (Mary Elizabeth Williams, soprano), avec une tessiture ambitus qui fait deux octaves, allant des extrêmes graves aux aigus.

Et enfin, Poséidon (Konstantin Gorny, basse), avec sa basse chantante séducteur ou plutôt prédateur dans l’histoire, avec des nuances pianissimo, de mezzo piano, glaçantes faisant ressortir toute la perversité du personnage dans le son.

Vous l’avez compris, la vocalité est un thème de dramaturgie pour Bell, mais pas seulement puisque l’orchestre est bien présent et participe à la dramaturgie avec une précision presque cinématographique, comme le souligne Clarinval. L’orchestre qu’a choisi le compositeur a des couleurs particulières qui rappellent les rituels antiques : la timbale, le barre, le vibrato, les crotales.

Par ailleurs, la mer elle-même est un vecteur de communication omniprésent dans l’œuvre, précise Bell. Dès les premières notes de l’ouverture, le chœur d’hommes qui clame le nom de Médusa, se dégage lentement des basses, telle une brume marine putride, évoquant le désir qu’à Poséidon de la posséder, poursuit-il. Ce qui lui permet de mettre en musique « ce qu’il percevait être la dualité de sa nature ». Brillant.

Quant à la scène du viol, la plus importante de cet opéra, nous ne sommes plus dans la musicalité. L’orchestre est absent, sauf les percussions qui sont là pour rythmer ce moment particulièrement lourd, pénible à voir. Une façon de montrer avec honnêteté ce qui se passe et comment les choses arrivent dans la vraie vie, souligne Clarinval.

Pour une prise de conscience collective pour mieux lutter contre les violences sexistes et sexuelles, pour soutenir les victimes, pour poser un autre regard, MEDUSA, magnifiquement mis en scène et en musique, interprétés par les chanteurs et chanteuses incroyables, à voir absolument au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, jusqu’au 19 mais 2026 et partout où il se produira à nouveau.

« L’opéra prend place dans un monde où la magie flotte dans les airs comme de la poussière de fée et peut être exploitée, au même titre que l’or ou les diamants », nous dit le compositeur britannique, Iain Bell.

Un casting international formidable, une scénographie et des costumes fabuleux, un spectacle à voir absolument.

Julia Garlito Y Romo

Recommandé : Introduction 45 minutes avant le début du spectacle en français par Delphine Clarinval et en néerlandais par Frederic Delmotte.

(1) Distribution : Claudia BOYLE, soprano irlandaise (Médusa) ; Paula Murrihy, mezzo-soprano irlandaise (Euryale); Angela DENOKE, soprano allemande (Stheno) ; Josh LOVELL, ténor canadien (Perseus) ; Konstantin GORNY, basse russe (Poséidon) ; Mary Elizabeth WILLIAMS, soprano américaine (Athéna) ; Anu KOMSI, soprano finlandaise (High Priestess- Grande Prêtresse) ; Marie-Juliette GHAZARIAN, mezzo-soprano française (Danaë).

Décors : Flurin Borg Madsen, scénographe allemand. Costumes : l’allemande Katharina Schlipf. Figurants : Malou El Arrasi, Izah Hankammer, Natasha Henry, Selby Jenkins, Katie Kelly, Mizuki Kori, Shannon Leypoldt, Nacho Pardo, Apolline Saulnier, Clara Weiss. Assistante interne à la mise en scène : Bettina Geyer ; collaboration à la chorégraphie et à la mise en scène : l’australienne Tabatha Mcfadyen ; assistant musical : Hans Vercauteren ; chef des chœurs : le français Emmanuel Trenque ; cheffe de chant : Futaba Oki ; chef de chant et études linguistiques : Michael Silkich.

(2) https://lebruitduofftribune.fr/2026/02/10/benvenuto-cellini-le-kitch-assume-ambance-carnavalesque-garantie/

(3) Athéna, aussi appelée Minerve dans la mythologie romaine, considérée comme étant la même déesse de part un processus de syncrétisme.

(4) Zeus, version grecque,  Roi de l’Olympe, avec ses innombrables faiblesses humaines et une vie amoureuse tumultueuse et Jupiter, version romaine, roi des Dieux- généralement représenté de manière plus disciplinée, paternel, centré sur la protection de la cité romaine.

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Photos Simon Van Rampay / La Monnaie / De Munt Brussels 2026

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