
CRITIQUE. TURANDOT– Opéra de Giacomo Puccini – créé le 25 avril 1926 à la Scala de Milan – Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après Carlo Gozzi – Mise en scène et Scénographie : Paco Azorin – Direction musicale : Federico Santi – Spectacle donné à l’Opéra Grand Avignon les 15, 17 et 19 mai 2026.
C’est cette œuvre ultime et inachevée de Puccini que le metteur en scène et scénographe Paco Azorin propose au public avignonnais dans une vision très personnelle. Une œuvre créée il y a un siècle à quelques jours près, aux accents de modernité, teintée de tonalités orientales et résolument ancrée dans le XXème siècle.
Paco Azorin fait le choix, a priori surprenant, d’interrompre le spectacle sur les dernières notes écrites par Puccini et d’écarter ainsi la conclusion et le coup de théâtre final écrits par ses successeurs après la disparition du compositeur et proposés habituellement à la scène.
Loin de se limiter à un strict respect de l’œuvre du compositeur cette option présente une relecture intéressante dans la mesure où le dénouement final, la rédemption de Turandot par la force de l’amour, laisse place ici à la tragédie, la mort de Liù. Une option sombre et dramatique qui ouvre la porte à toutes les hypothèses, qui peut laisser penser que la tyrannie de Turandot va se perpétuer, que les massacres vont se poursuivre pour toucher peut-être le brave et généreux Calaf, modèle de vertu. Une hypothèse que la mise en scène et le personnage de Turandot suggèrent tant celle-ci paraît inébranlable dans sa soif de vengeance et sa haine des hommes. Mais comme cette espérance qui, selon l’énigme, « disparaît avec l’aurore pour renaître dans le cœur », on peut imaginer que le sacrifice de Liù et la compassion qu’elle inspire à Turandot soit la faille qui réveille ce sentiment amoureux sans doute refoulé et tapi dans son cœur. Paco Azorin voit Liù comme « un moteur de changement, une figure de résistance silencieuse face à la violence ».
La scénographie nous immerge dans une Chine intemporelle, dans un palais qui paraît dominer un peuple de Chine opprimé travaillant dans des rizières. Un peuple omniprésent durant presque tout le spectacle, souvent tapi dans l’ombre et dont on ne voit que les « doulis », ces fameux chapeaux coniques qui évoquent immanquablement la Chine. Un peuple discret et soumis mais dont on ressent toute la puissance quand s’exprime le chœur.
Le dispositif scénique est constitué d’une passerelle rouge dominant la scène et d’une plate-forme d’où s’exprime la puissance impériale. De part et d’autre des rizières et, en fond de scène, un grand écran sur lequel des projections soutiennent judicieusement l’action, tant sur le plan esthétique que narratif, au travers d’une immense lune, de caractères chinois, de ciels majestueux, de pluie ou de flammes. Des flammes qui reflètent toute la tension de cette étouffante et interminable nuit d’attente teintée de rouge où personne ne dort.
Peut-être pour évoquer sa haine des hommes et pour souligner son pouvoir féminin, les rôles de la garde et du bourreau de Turandot sont confiés à des femmes. La garde est constituée de quatre archères, des amazones si l’on se réfère à leur plastron à sein unique. Des archères qui exercent une constante menace en pointant leurs flèches sur leurs potentielles victimes, à l’instar du bourreau Putin-Pao qui brandit une immense hache avec un regard cruel et narquois. Cette menace omniprésente est agréablement chorégraphiée mais se révèle parfois un peu trop insistante.
La distribution est homogène, toujours cohérente avec le profil des personnages et la direction d’acteurs est efficace.
Le rôle-titre est confié à Catherine Hunold qui prête sa voix claire, puissante et dramatique à une Turandot solide et autoritaire. Elle compose un personnage inflexible et glacial qui porterait à croire qu’elle ne cèdera rien et qu’elle poursuivra son funeste projet, même si l’on espère le contraire. Et sur ce point, compte tenu de l’option de Paco Azorin… le mystère demeure.
Le Prince inconnu, Calaf est incarné par le ténor Mickael Spadaccini avec conviction et une belle présence scénique. Il exprime avec énergie toute la passion et l’espoir qui l’animent. La voix est ferme et puissante mais la note finale de « Nessun dorma » paraît toutefois quelque peu tronquée.
Le tendre et sensible personnage de Liù est interprété par Claire Antoine qui est en quelque sorte la révélation de la soirée. La voix est limpide, pure, nuancée et chargée d’émotion. Elle exprime tant par sa voix que par ses talents d’actrice son amour secret et refoulé pour Calaf, sa détermination et son sens du sacrifice. Son dialogue avec Turandot est particulièrement touchant et constitue peut-être la clé de l’opéra. Liù est bien ici le personnage central du spectacle puisque sa mort en est le point d’orgue et la conclusion.
Victor Dahhani incarne l’empereur Altoum avec calme et noblesse. Loué par son peuple il fait preuve de cette sagesse qui manque cruellement à sa fille en espérant faire du Prince inconnu son fils.
Timur, le roi de Tartarie en exil, père de Calaf, aveugle et guidé par Liù, est interprété par Luciano Batinic dont la voix de basse profonde exprime toute la détresse d’un père qui voit son fils poussé par amour vers un sacrifice annoncé.
Ping, Pang et Pong sont interprétés respectivement par Vincenzo Nizzardo, Sébastien Droy et Carlos Natale. Ils constituent un bel ensemble, tant sur le plan vocal que par leur présence scénique et apportent une touche de fantaisie et de poésie rafraichissante. Ils évoquent avec tendresse et nostalgie cette Chine profonde d’où ils viennent avec pour l’un un petit lac bordé de bambous, pour les autres une forêt, un jardin. Puis le ton se fait plus grave pour décrire les massacres perpétrés par la tyrannie de Turandot.
Le chœur de l’Opéra Grand Avignon dirigé par Alan Woodbridge et les enfants de la Maîtrise dirigée par Christophe Talmont sont toujours à leur meilleur niveau. Par une initiative originale et heureuse Paco Azorin a souhaité produire un « opéra citoyen » en mêlant au chœur ce qu’il appelle des « piliers », constituant un peuple « que l’on ne voit pas ou que l’on ne veut pas voir ». Il s’agit de personnes en situation de handicap issus de l’Association des Paralysés de France d’Avignon et du Centre de Réhabilitation Psychosocial de Montfavet. On imagine le bonheur de ces personnes handicapées vivant cette belle aventure. Lors des acclamations les visages sont rayonnants et l’on vit un magnifique moment de partage.
A la baguette et à la tête de l’Orchestre national Avignon-Provence nous retrouvons avec plaisir Federico Santi, habitué et chef associé de l’Opéra Grand Avignon, qui restitue toute la force dramatique et les nuances de cette riche partition de Puccini dans un bon équilibre entre la fosse et la scène.
Sachant que le dénouement de l’opéra, écrit post mortem et présenté habituellement au public, était tronqué on pouvait être un peu dubitatif en se rendant à ce spectacle. En fait le pari de Paco Azorin est totalement réussi. Il nous offre une nouvelle lecture de cette œuvre en accentuant l’aspect dramatique pour en faire une véritable tragédie. Il convient alors d’abandonner cette fin heureuse que tous les amateurs d’opéra ont dans la tête pour imaginer ce qu’il pourrait advenir après le sacrifice de Liù. La rédemption de Turandot par l’amour devient alors une espérance. Paco Azorin nous offre ici un spectacle de qualité, tant au niveau scénique que musical, qui reçoit un accueil très chaleureux du public avignonnais.
Jean-Louis Blanc
Distribution : Turandot Catherine Hunold, Liù Claire Antoine, Calaf Mickael Spadaccini, Timur Luciano Batinic, Ping Vincenzo Nizzardo, Pang Sébastien Droy, Pong Carlos Natale, L’imperatore Altoum Victor Dahhani – Chœur et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon – Orchestre national Avignon-Provence
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Photos Barbara Buschmann-Cotterot – Courtesy Opéra Grand Avignon 2026