CHORÉGIES D’ORANGE 2026. UNE « TRAVIATA » DEPOUILLÉE MAIS CONVAINCANTE

CHOREGIES D’ORANGE 2026. LA TRAVIATAOpéra de Giuseppe Verdi créé à Venise le 6 mars 1853Livret de Francisco Maria Piave d’après le roman d’Alexandre Dumas fils « La Dame aux camélias »Direction musicale : Paolo ArrivabeniMise en espace : Vanessa d’Ayral de SérignacOpéra en version « mise en espace » donné le 4 juillet 2026 dans le Théâtre antique.

C’est avec tristesse et nostalgie que le fidèle public des Chorégies d’Orange voit s’amenuiser au fil des ans le programme lyrique de ce qui reste le plus ancien festival de France et l’une des plus belles scènes d’opéra du monde.

Les spectateurs de longue date se souviennent de l’âge d’or des Chorégies où, sous la direction de Raymond Duffaut, deux opéras étaient représentés deux fois chacun en réunissant les plus grandes stars de l’Art lyrique. Plus récemment, la politique pertinente de Jean-Louis Grinda consistant à donner deux opéras, dont l’un ayant vocation de découverte et l’autre touchant un plus large public, avait tout pour rassurer. Il est regrettable qu’un manque de moyens et peut-être de volonté n’ait pas permis la mise en œuvre de ce projet.

Dans cette période de crise que l’on souhaite transitoire cette représentation de « La Traviata » permet de maintenir la flamme allumée. Le public est au rendez-vous. La cavea est comble. On retrouve avec bonheur l’une de ces nuits d’été qui font la magie des Chorégies.

Le sentiment de frustration que l’on a inévitablement ressenti lorsque le programme a annoncé une absence de mise en scène est vite dissipé par la « mise en espace » créative et poétique de Vanessa d’Ayral de Sérignal. L’ensemble est épuré et va à l’essentiel, libéré de décors parfois pesants. Le décor se limite à quelques chaises d’époque rouge et or judicieusement utilisées. Les personnages masculins et les cœurs sont vêtus de sombre alors que Violetta resplendit dans sa robe rouge flamboyante. L’expression corporelle est sobre mais évoque avec finesse et élégance les situations et les sentiments des personnages. Contrairement à la mise en espace du Trouvère l’an dernier, aucune projection ou vidéo sur le célèbre mur. Vanessa d’Ayral de Sérignac joue avec les lumières pour nous offrir de splendides images et mettre en valeur les personnages avec le seul mur pour décor.

Mais il semble que les muses veillent sur le Théâtre antique. C’est un peu un miracle que cette représentation ait eu lieu mais il fallait qu’elle ait lieu pour la survie des Chorégies. La distribution a fait l’objet de multiples rebondissements à commencer par la défection de dernière minute des deux rôles principaux ayant perdu leur voix au cours des répétitions dans la poussière et le Mistral nous dit-on. Ainsi c’est à Claudia Pavone, Soprano italienne, qu’est dévolu le rôle de Violetta en remplacement de Jessica Pratt, elle-même remplaçante de Nadine Sierra prévue à l’origine du projet. De la même manière Javier Camarena est remplacé par le ténor français Julien Behr dans le rôle d’Alfredo et Nicolas Cavallier est remplacé par la basse Thomas Dear dans le rôle du Docteur Grenvil.

Ces remplacements successifs ont peut-être contribué à la réussite de cette soirée car ils nous ont permis de découvrir toute la richesse du personnage de Violetta. Claudia Pavone est Violetta. La maîtrise du rôle est totale, tant par ses qualités vocales que par ses talents d’actrice. « Follie ! … Sempre libera » est interprété avec une aisance étonnante. La voix est riche, souple, lumineuse, les vocalises précises et virtuoses. On ressent cet appétit de vivre, cette soif de liberté mais aussi toute la fragilité du personnage.  Dès son duo avec Germont tout bascule et Claudio Pavone interprète les moments intimes et dramatiques avec nuance et émotion, comme dans l’air « Addio del passato… » du troisième acte. Les derniers moments de Violetta sont particulièrement émouvants et sa mort, debout, le visage levé vers le ciel et les bras en croix dans une attitude christique est remarquablement mise en scène.

Alfredo est interprété avec beaucoup de mérite par Julien Behr convoqué semble-t-il au tout dernier moment. La voix est claire et exprime tout à la fois la passion, la jalousie et les regrets. Malgré le manque de répétitions Julien Behr tire bien son épingle du jeu sur le plan scénique. Il apporte la jeunesse et la fougue qui siéent au personnage. Toutefois cette interprétation qui aurait fait merveille dans un théâtre à l’italienne n’a pas vraiment relevé le défi du Théâtre antique qui nécessite des voix d’une ampleur exceptionnelle. Ne chante pas à Orange qui veut. Le personnage parait ainsi un peu effacé et parfois couvert par l’orchestre.

C’est l’immense Ludovic Tézier, bien connu du public des Chorégies et sans conteste l’un des meilleurs barytons verdiens de l’époque, qui incarne Giorgio Germont, le père d’Alfredo. Un personnage qui apparait comme le personnage central de l’opéra. Incarnation d’une morale bourgeoise traditionnelle, il pense détenir une certaine sagesse, vouloir le bonheur de ses enfants et se soumettre à la volonté de Dieu. Puis, plein de compassion pour Violetta et de remords il prend sans doute conscience du carcan dans lequel son monde l’a enfermé. Ludovic Tézier, avec sa voix puissante qui domine tout le Théâtre antique, sa diction claire, son sens des nuances, délivre ce soir-là l’une des plus belles interprétations de Germont que l’on n’ait jamais entendues.

Son duo avec Violetta constitue sans doute le point d’orgue de cette soirée tant les deux interprètes incarnent à merveille et avec un immense talent leurs personnages. On retiendra bien sûr également cette magnifique interprétation de l’air « Di Provenza il mar », un air chargé d’espoir qui revêt toujours une couleur particulière sous le ciel provençal.

Tous les autres rôles sont confiés à des interprètes parfaitement cohérents avec leur personnage, Les chœurs de l’Opéra national de Lyon délivrent ces fameux chœurs de Verdi qui sont dans toutes les têtes dans des mouvements de scène parfaitement maîtrisés. Enfin c’est l’Orchestre Philarmonique de Marseille, placé sous la direction du chef italien Paolo Arrivabeni, qui nous offre cette magnifique partition de Verdi dans un bon équilibre avec les chœurs et les solistes.

Cette belle soirée d’opéra qui a su réunir un public nombreux et fidèle et des artistes du plus haut niveau nous prouve que les Chorégies sont bien vivantes et que la flamme lyrique n’est pas éteinte. Nous souhaitons bonne chance à leur nouveau directeur, Bruno Messina, et nous espérons retrouver dès que possible des mises en scène d’opéra de qualité comme celles qui ont fait la réputation de cette scène unique du Théâtre antique qui le mérite bien.

Jean-Louis Blanc

Photos © Philippe Gromelle

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