
DISPARITION. TONY GATLIF, cinéaste, musicien, acteur et militant inlassable des cultures gitanes et rrom.
Tony Gatlif, est décédé le 2 septembre 2026 à l’âge de 77 ans. Le grand cinéaste, prince gitan du 7e art, s’est éteint à Arles, capitale de cette Camargue qu’il aimait tant, et où il avait décidé de vivre, au coeur de La Roquette, il n’y a pas si longtemps encore Le quartier gitan de la cité romaine, phare de la tauromachie et vaisseau amiral du grand delta…
La Camargue, le cinéaste lui devait tout, comme il affectionnait de le dire. Né à Alger en 1948 d’une mère gitane et d’un père berbère, Tony Gatlif atterrit très jeune dans un foyer de Salin de Giraud, à la pointe du Delta, après avoir connu une adolescence d’errements et de délinquance. La Camargue m’a sauvé, aimait-il à rappeler. c’est là qu’il noua des rencontres déterminantes et se plongea dans une culture authentique et une atmosphère unique, sauvage et terriblement ancrée dans la vie et la mort, qui furent essentielles pour sa construction d’artiste et de poète du cinéma.
Réalisateur, compositeur, acteur, Tony Gatlif a construit sa voie singulière, en marge du cinéma français. Son oeuvre puissante est restée exceptionnellement libre, toujours curieuse des cultures de l’Autre et chargée d’humanité. Parmi ses chef-d’oeuvres, citons ceux qui resteront à jamais dans la mémoire du 7e art : Latcho Drom, Gadjo Dilo, Vengo, Exils... Tout son cinéma est marqué profondément par la rencontre avec l’Autre, un humanisme qu’il ne cessa de distiller dans ses films à la pâte inimitable, empreint de joie et de pleurs, de vie et de mort, l’âme des cultures gitanes chevillée au corps, mais toujours curieux d’autres cultures, comme dans Djam (2017) où il explore le rébétiko et la culture greco-turque et ses influences orientales. Homme d’exils et de cultures fortes, tsigane, gitane, berbère, Gatlif n’aura cessé de sublimer la gitanité et ses multiples expressions en Europe.
La musique et l’amour des peuples rrom et tsigane était au coeur de son cinéma, mais aussi de ses engagements à l’endroit de la défense des peuples gitans, ostracisés et n’oublions pas décimés dans les camps d’extermination nazis, avec plus d’un million de morts. Un combat qu’il a mené tout au long de sa vie pour la reconnaissance du génocide de ces mal aimés et surtout mal connus, pour lesquels il a beaucoup fait pour la diffusion de leur culture.
La musique, Tony Gatlif l’avait dans les tripes et dans les veines. Elle coulait comme un fleuve vital, vivifiant et ensemençait ses images d’un flot fertile et salvateur. La musique irriguait ses films d’une matière vibrante et riche de cultures méconnues : ainsi des musiques tsiganes dans Les Princes ou Gadjo Dilo, le Flamenco dans Vengo ou encore le rebetiko dans Djam. Elle était le sang de sa vie, et l’âme de son cinéma. Jusqu’au grand festival Les Suds à Arles, qu’il aura marqué de son empreinte et de ses conseils précieux en matière de découvertes des musiques du monde.
Tony Gatlif a réalisé vingt-cinq films en près de 50 ans, un cinéma singulier, puissant, profondément humain qui s’écoute autant qu’il se regarde. Une oeuvre libre, polysémique, qui emporte et réjouit, qu’il aura conduite jusqu’au seuil de sa mort, préparant dans sa ville d’élection jusqu’à ses derniers jours le chantier d’un nouveau film. Il laissera une trace indélébile dans l’histoire du cinéma comme dans le coeur des peuples gitans qu’il aimait tant. Et dans le nôtre, terriblement. Latcho drom, Tony, bonne route, et que les étoiles du grand ciel gitan t’accompagnent à jamais.
Marc Roudier
Photo Nicolas Guerin – Toutes images copyright succession Tony Gatlif