JEAN BELLORINI TRANSPOSE SAINT-EX AU PAYS DES MANDARINS

CRITIQUE. LE PETIT PRINCE – D’après Antoine de Saint-Exupéry – Adaptation et mise en scène Jean Bellorini  – Avec Yang Hua Theatre  – Du 22 au 24 mai 2026, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris – Du samedi 30 mai au samedi 6 juin 2026 au TNP Villeurbanne.

Sur les murs du théâtre des idéogrammes chinois. Bleus. 

Il y a le conte philosophique de Saint-Exupéry très apprécié et lu en Chine. Il y a la poésie de la dynastie Tang du VIIIe siècle. Considérée comme l’âge d’or de la poésie chinoise ancienne. Comme une correspondance au texte de Saint-Exupéry. Il y a le mandarin et le français. Qui se mêlent. Se répondent. Fraternisent. Et créent finalement un langage commun surprenant d’unité et de compréhension. Et puis le piano. Les accordéons. Leur son si populaire. Si particulier. Si précieux. Le ukulélé. La guitare électrique. Il y a la musique et le chant. Du non moins fameux « Ne me quitte pas ».  Qui ouvre le spectacle. Puis se décline en différents moments. La musique. De Brel aux compositions « maison ». Entraînantes parfois comme des airs de comédie musicale.  Simples. Joyeuses. Sourdes parfois comme des battements de cœur. Chants puissants. D’où surgit l’émotion d’un instant. Il y a l’osmose de tout cela. Et puis une certaine innocence utopique. Dans le choix même de représenter aujourd’hui le Petit Prince. Parce que l’époque est à l’instar de ce moteur d’avion. Brisée. Et tellement catarrheuse. Le Petit Prince que Jean Bellorini nous donne à vivre pourrait être un ovni dans les temps si troublés qui sont les nôtres. Un instant précieux de réflexion dans nos jours du désordre et de la haine. Un endroit d’espoir. D’espérance. 

Antoine de Saint-Exupéry a écrit son Petit Prince en 1943. À l’aube de la guerre. Et résonance curieuse aujourd’hui, par ce texte et tout ce qui en émane de fraternité, souhaitait célébrer l’amitié. Non l’amitié de profit et d’intérêt que les grands tyrans d’aujourd’hui entretiennent savamment. Avec tant de talent. Hypocrites. Perfides. Et mensongers. Non. Dire seulement qu’un autre existe. L’Autre. Dans son unicité. Que c’est peut-être de lui qu’il faut apprendre. Avec lui qu’il faut établir une correspondance. Avec lui qu’il convient de se questionner. Et notamment sur l’avenir du monde. Dire la différence. Dire l’Homme dans sa complexité et sa plénitude. Dire l’humain. Naïveté ? Non. Combat perpétuel. Et plus que jamais de rigueur. Et de vigueur. Jean Bellorini en parle ainsi : « Mon Petit Prince ne sera pas naïf, il me bouleverse par sa clairvoyance, son honnêteté et sa candeur mêlées. Il me répare et me déchire à chaque fois que je l’écoute poser une question. Il est la lumière des étoiles et l’abîme de la nuit. Comme chacun d’entre nous. »

En cela ce Petit Prince pourrait être, dans son humanité, une suite aux Misérables que Jean Bellorini avait déjà mis en scène en Chine en 2023-2024 puis présenté au TNP à Villeurbanne. Théâtre dont il est directeur jusqu’en janvier prochain. 

Cette collaboration avec l’équipe du Yang Hua Theatre se poursuit donc ici. Avec un bonheur bien visible. Le spectacle a d’ailleurs été créé à Wuhan, Chine centrale, en novembre 2025. 

Alors quand le renard explique d’entrée au Petit Prince qu’il faudra d’abord « l’apprivoiser » le parti-pris est posé. Tout semble dit dans ce simple propos liminaire. Sur la piste blanche de neige se promène un enfant. Libre et insouciant. Sur le pourtour, des fleurs. Délicatement posées en multitude. En fond une plaque de métal un peu miroir où se reflète le voyage. Image floue. Parfois comme des ombres magnifiées. L’avion lui est si petit. Rouge. Presque fragile. Presque magique aussi. Et paradoxe semble donner toute son incroyable immensité à l’univers. Il est posé là. En bord de scène. En bord du désert. Juste à côté de cette fleur. La précieuse fleur du Petit Prince. 

Le voyage de l’enfant et de l’aviateur sera bien celui-là. Universel tant que faire se peut. Tendre vers cela. Au gré de toutes les rencontres imaginées par Saint-Exupéry. Qui sont ici choisies. Ponctuées aussi par la poésie portée par ce vieux sage. Un peu conteur. Un peu veilleur. 

Les images dessinées ce voyage ont la même simplicité que les aquarelles de Saint-Exupéry illustrant son roman. Belles. Raffinées. Construites dans une lumière elle aussi très graphique. Comme un ballon blanc aux allures de lune perdue. Des pales d’avion rougeoyantes. Une roue de lumière géante. Un vélo bricolé en somptueux cyclo-pousse du cosmos. Des écritures chinoises comme des éclats venus du ciel. Un grand voile de mousseline comme un nuage de brume. Costumes sobres empreints de discrétion et de légèreté. Eux aussi comme des fragments de poésie orientale.

Et puis les interprètes. Les deux enfants. L’un et l’autre touchants. Petit Prince. Étonnant de malice. Agile et joyeux. Chantant. Dansant. Et tout prêt à se blottir soudain sous la protection de cet ami aux allures paternelles dont il devra pourtant se séparer. L’aviateur. Complice. Protecteur.  Force et fragilité mêlées. Avec dans la voix cette musique si particulière de bienveillance. Avec eux les comédiennes et comédiens chinois du Yang Hua Theatre. Les musiciens et musiciennes. Tous beaux et justes et enthousiasmants. Avec pour toute cette troupe bien nommée ci-après, le sentiment d’un bonheur de jeu collectif. Et de partage de ces instants précieux avec un public visiblement conquis ce soir-là.

Un Petit Prince à découvrir ou redécouvrir. Lire ou relire. Comme un plaidoyer pacifiste. Un moment de poésie nécessaire. « Une prière pour l’humanité. »

Arthur Lefebvre

Avec François Deblock, Xue Fei, Li Yichen en alternance avec Zhai Youchen et Jin Zhenhe en alternance avec Zhang Hao Tong, Musique et chant Chen Minhua, Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing – Direction artistique Wang Keran – Collaboration artistique Anaïs Martane – Mise en scène de reprise Ray Zhang – Assistanat à la mise en scène Zhou Jingyi – Traduction Ma Zhencheng – Conseiller en poésie Dong Qiang – Scénographie Jean Bellorini, Li Geng – Lumière Jean Bellorini – Musique originale Clément Griffault, Jean Bellorini, Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing – Direction musicale Clément Griffault, Jean Bellorini – Costumes Fanny Brouste

En tournée 

Du samedi 30 mai au samedi 6 juin 2026 au TNP Villeurbanne
Du 30 octobre au 7 novembre 2026 au Théâtre de Carouge, Suisse
Les 20 et 21 novembre 2026 à la Scène nationale de l’Essonne, Evry
Les 26 et 27 novembre 2026 à la Maison des arts de Créteil
Les 4 et 5 décembre 2026 au Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France

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Photos DR

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