
CRITIQUE. « La petite annonce faite à Marie » d’après le roman de Thierry Debroux. Création collective. Direction artistique Thierry Debroux (*). Au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles jusqu’au 6 juin 2026. Durée 1h10, pas d’entracte. Tout public. Avec la pianiste Julie Delbart, la danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey, l’acteur, chanteur, musicien Fabian Finkels et le contre-ténor, acteur Logan Lopez Gonzalez.
« Elle oublie, il raconte : porté par une écriture scénique plurielle«
L’Opéra s’invite au théâtre. Une collaboration collective entre Michèle Anne De Mey, Julie Delbart, Fabian Finkels et Logan Lopez Gonzalez. Les quatre artistes s’inspirent librement du roman de Thierry Debroux.
À mesure que les souvenirs s’estompent, l’amour se tisse d’un fil de mots et de mouvements. Dans « Petite annonce faite à Marie » actuellement à l’affiche, un fils raconte inlassablement l’histoire de sa mère qui l’a oublié. Mêlant théâtre, danse, vidéos et musique en direct, ce spectacle est un vibrant hommage à la force indéfectible des émotions. Quand la mémoire s’efface, l’amour murmure
Dans la pénombre d’une pièce, une centenaire ne reconnaît plus l’enfant qu’elle a mis au monde. Les pages de son passé se sont estompées, effacées par le temps. Mais son fils, inlassablement, revient. Il s’assoit à ses côtés et lui raconte sa vie. Pour combler le vide, il devient le gardien de leur histoire. Chaque récit est une ancre, un fil d’or tendu au-dessus de l’abîme de l’oubli. Avec sa guitare, une tendresse et un amour infinis envers sa mère, le fils (Fabian Finkels) émeut le public. Ce dernier assiste au déploiement de cette histoire se déroulant durant la période de Covid. Malgré la vitre qui les sépare, leurs mains se frôlent, leurs regards se croisent, et bien que les mots lui manquent, que le silence l’enveloppe, elle se contente de cet échange : « J’ai beaucoup aimé notre conversation ». Et lui sourit, devant ce monde liminal de souvenirs, entre enfance et vieillesse, empreint de douceur.
Le théâtre comme territoire de l’âme
Sur la scène du Théâtre Royal du Parc, l’espace se métamorphose et se réinvente. Ce lieu devient une mémoire vivante où corps, voix et images (vidéos) se confondent. Les souvenirs prennent forme et se fragmentent, nous offrant le spectacle d’une vie en mouvement. Entre réalité et mirage, on voit ressurgir une enfance, une guerre, un amour du passé… Marie, magnifiquement incarnée par la danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey. Le corps devient poésie. Les mouvements évoquent symboliquement la fragilité de la vieillesse.
La danse : quand les mots s’envolent, le corps se souvient. Dans ce voyage poétique, la danse tient un rôle sacré. Elle vient donner corps à l’indicible. Les mouvements deviennent le langage premier de l’âme, des traces laissées dans le présent qui murmurent les échos d’un passé envolé. Sublime la musique qui accompagne « le parchemin de la mémoire que le temps efface » avec au piano, l’instrumentaliste Julie Delbart. « Chaque note jouée est une barque qui tente de rattraper l’oubli, naviguant entre les îlots du passé et les marées du silence » (**). Émouvant le fils incarné par l’acteur, chanteur, musicien Fabian Finkels. Et puis il y a le contre-ténor et acteur Logan Lopez Gonzalez, à la fois ange et infirmier/accompagnateur, il percute le cœur des spectateurs. Sa voix transperce tout un chacun, brillant.
« Raconter pour exister ». Au centre de ce tourbillon onirique réside un geste d’une humanité poignante : se souvenir pour deux. En rappelant à l’autre ce qu’il a perdu, on continue d’exister ensemble. « Portée par l’écriture scénique plurielle et imaginaire des artistes sur scène, l’œuvre nous offre un puissant rappel : il faut parfois raconter, inlassablement, pour ne pas disparaître tout à fait » nous dit le Théâtre Royal du Parc.
N’avons-nous pas chacun et chacune d’entre nous un ou une Marie dans sa vie ? Avec cette « ode à la transmission » comme le souligne le théâtre du Parc, il est « presque urgent d’aller lui (ou leur) poser les questions maintenant ! » : « transmettre pour comprendre, transmettre pour relier, transmettre pour ne pas disparaître ».
« La petite annonce faite à Marie », bouleversant ! Jusqu’au 6 juin 2026 au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles.
J’y vais !
Julia Garlito Y Romo
(*) Assistanat artistique et coaching danse : Denis Robert, Direction musicale : Julie Delbart, Chorégraphies : Michèle Anne De Mey, Participation création musicale : Fabian Finkels, Création vidéos : Allan Beurms, Création lumières : Viktor Budo, Chef opérateur : Patrice Michaux, Ingénieur son : Olivier Ronval, Prémontage : Laora Bardos
(**) Cette citation poétique est l’œuvre du romancier et dramaturge français Éric-Emmanuel Schmitt. Elle est extraite de son roman à succès « Oscar et la Dame rose », publié en 2002


Photos Aude Vanlathem