
CRITIQUE. LORENZACCIO – d’après George Sand et Alfred de Musset – Création mai 2026 – adaptation et mise en scène David Bobée – Théâtre du Nord Lille – Du 18 mai au 5 juin 2026.
Et toute une violence contemporaine projetée brutalement sur les colonnes défaites de Florence. Visages d’une tyrannie. Les tyrans font aujourd’hui florès. D’entrée le postulat est posé.
Foule et musique en résonance. Des colonnes de pierre et de béton à l’allure de notre démocratie. Abîmées. Effritées. Comme devenues impuissantes à porter nos libertés. Colonnes qui « symboliseront une humanité incapable de toute entreprise collective » précise David Bobée. Et cette inscription gravée sur l’une d’elles « les terres corrompues ».
Cela pourrait être un sous-titre pour ce Lorenzaccio Sand-Musset-Bobée. Lorenzo le dépravé déterminé. Perdu dans cette tyrannie Florentine du Duc Alexandre de Médicis. Son cousin. Son acolyte voulu de débauche. Lorenzo de Médicis dont le seul but est la mort d’Alexandre. Libérer Florence de toutes les exactions commises par son pouvoir avec l’appui du pape et de l’armée. Avec l’espoir idéaliste d’éveiller la conscience républicaine du peuple.
À l’origine la « Storia fiorentina » les « Chroniques florentines » de Benedetto Varchi. Récit minutieux et documenté des aventures de Lorenzo de Médicis. George Sand s’en inspire pour écrire en 1831 « Une conspiration de 1537 ». La France de 1831 est de nouveau agitée après les 3 Glorieuses de l’année précédente. Des troubles civils agitent également l’Italie. Son texte est un écrit politique et plus structuré à partir duquel Alfred de Musset écrira son « Lorenzaccio » quelques années plus tard en 1834. Romantisme oblige il « interroge l’action et l’inconséquence d’un individu sur le monde qui est le sien » précise David Bobée. L’adaptation qu’il signe ici mêlera alors les deux écritures pour une question d’importance « comment agir face au risque d’un pouvoir dangereux ? » Démarche éminemment politique. Servie par un théâtre qu’il veut « populaire, accessible et exigeant. »
Lorenzaccio. Le mauvais Lorenzo aux yeux de Florence. Sulfureux Lorenzaccio acoquiné au despote. Lorenzo de Médicis au pourpoint noir arpentant lentement le fond de scène. Un « méchant poète ». Comme une ombre diaphane. Le « mignon » moqué par le tyran. Beau dans sa mélancolie. Et comme un jeu de portraits successifs. Portrait de Lorenzo par Alexandre. « C’est un éventail qui convient à sa blanche main ». Portrait d’Alexandre par Philippe Strozzi le vieux républicain fatigué. Drapé dans son large manteau brun. Oui ces colonnes soutenaient une vieille voûte. Aujourd’hui fracturées. Comme toutes les libertés. Tous les désirs de vie. Le destin d’un peuple. Quelque part. Hier et aujourd’hui. Et même ce trône. Où s’affale rigolard et grossier le tyran. Ce trône usurpé. Lui-même taillé dans un fragment de colonnade aux allures de finitude. Colonnes d’une astucieuse scénographie. Mouvantes au gré des lieux et des espaces. Colonnes écran. Colonnes miroirs. Colonnes de gloire et de souffrance. Le peuple soudain en exode. Comme une ombre encore. Opprimée.
Et de l’ombre à la lumière peut-être quand viennent les fresque de Tebaldeo. Celui qui plus tard peindra le portrait du tyran. Pouvoir beauté et narcissisme. Tebaldeo le confident. Le complice. Quelque chose comme un partage enfin. Une lumière d’amour et de désir. Quelque chose de Florence.
Mais rien n’y fait. « Votre cœur est malade ». Regard sentence d’une mère en noir et blanc. Royale. Digne. Et austère. Alors toute l’ironie de Lorenzo. L’ironie salvatrice d’un instant. Le sarcasme en sourire esquissé. Tout en retenue. Contraste entre ses aspirations et la difficile réalité qu’il doit affronter. Renzino au double visage. « Ce meurtre est tout ce qui me reste de ma vertu » avoue-t-il lucide et désabusé quand il évoque son projet. Sans plus d’illusions dorénavant sur ses contemporains dont il a pu mesurer toute l’abjection. « J’ai trop vu les hommes pour les estimer jamais » confiera-t-il plus tard. Mais son dessein n’a pas d’écho. Philippe Strozzi républicain pourtant convaincu semble lui aussi si seul. Si las. Si impuissant. Même s’il croit encore et toujours « à la vertu, au droit et à la liberté. » Fils et fille seront assassinés. Égorgé en prison. Empoisonnée lors d’un banquet aux allures de scène. Pierre Strozzi, le fils, s’exprimant en langue des signes. Choix superbe d’émotion. Démarche militante s’il en est et terriblement artistique. La différence. Celle aussi d’un ambivalent Lorenzo. Insaisissable solitude. Ineffable détresse. Alors oui, dague à la main, « que l’homme sorte de l’histrion ». « Agir. Agir. Agir » comme un impossible leitmotiv. Un mantra abstrait. Tous sont désespérément dans la brume de l’inaction répandue sur le plateau. Incapacité collective à construire. Résonance subtilement contemporaine. Mais viendra néanmoins l’heure du meurtre. Quand Alexandre le tyran brutal masculiniste et vulgaire viendra pour jouir de la sœur de Lorenzo. La sœur promise. Comme un appât. Quand Lorenzo et sa sœur auront étrangement échangé leurs costumes. Mélange des genres. Mélange des âmes. Et le meurtre adviendra. Sauvage. Dans un déluge de sang. La mort encore. Celle du peintre. Traîné dans ce « lac de sang ». La mort. Celle de sa mère. Qu’annonce Lorenzo un peu plus tard. Laconique. Étrangement lointain. Et puis sa mort à lui. La mort annoncée de cet anti-héros. Lorenzo de Médicis assassiné à Venise. Corps jeté à la lagune. Et la couronne sur la tête du fou hilare. Terrifiant.
Alors pourquoi cette pureté perdue de Lorenzo ? Pourquoi s’être ainsi abîmé ? Ce meurtre qui devait être sans doute héroïque, pourquoi devient-il soudain inutile ? Brutus assassinant César. Ou permet-il seulement à Lorenzo de devenir enfin un simple « humain » livré à lui-même et toutes ses contradictions ?
Et Lorenzo debout. Face à nous. Soudain comme une icône. Face public. Comme souvent tout au long du spectacle. Serions-nous alors ce peuple de Florence ? Ce peuple inapte à toute action concrète ?
Bertold Brecht écrit ceci dans « La résistible ascension d’Arturo Ui » : « Vous, apprenez à voir au lieu de regarder. Bêtement. Agissez au lieu de bavarder. Voilà ce qui pour un peu a failli dominer le monde. Les peuples ont fini par en avoir raison. Mais nul ne doit chanter victoire hors saison : le ventre est encore fécond, d’où a surgi la chose immonde. » Dont acte. Et vigilance.
Théâtre populaire accessible et exigeant. Pari qui semble gagné au vu des applaudissements. Un spectacle presque cinématographique par instants. Plans. Arrière-plans. Panoramiques. Ou visages isolés. Propos limpide. Porté par une équipe d’actrices et d’acteurs magnifiques. Justes. Sobres. Subtils. Ombres et lumières elles aussi d’une grande finesse. Musique aux résonances aussi discrètes que violentes. Superbes chants. Vidéo et fresques dans la même ligne. Costumes d’une authentique élégance. Il faut les saluer un à un et tous unis, artistes et techniciens dans cette belle aventure collective. Et saluons enfin le superbe travail des ateliers du Théâtre du Nord pour les majestueuses et ingénieuses colonnes et la réalisation des costumes.
Arthur Lefebvre
D’après George Sand et Alfred de Musset – Adaptation et mise en scène de David Bobée – Avec Yassim Aït Abdelmalek, Félix Back, Jade Crespy, Catherine Dewitt, Ambre Germain Cartron, Greg Germain, Grégori Miège , Mexianu Medenou, Arnaud Chéron, Djamil Mohamed, Nicolas Moumbounou, Miya Péchillon, Jules Turlet – Scénographie de David Bobée et Léa Jézéquel – Lumière de Stéphane Babi Aubert – Vidéo de Wojtek Doroszuk – Musique de Jean-Noël Françoise – Costumes de Samuel Bobée et Mayuko Tsukiji – Construction décor et réalisation des costumes Atelier du Théâtre du Nord – Assistanat à la mise en scène Sophie Colleu – Conseiller littéraire Sylvain Ledda – Chorégraphie de combats Karim Hocini – Spatialisation sonore Marvin Jean
VOIR LA TOURNEE DU SPECTACLE ICI : https://www.theatredunord.fr/lorenzaccio-tournée
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Photos Frédéric Lovino