L’OPERA DES GUEUX : « VOTRE QUARTIER EST UN THEÂTRE ! »

CRITIQUE. « Votre quartier est un théâtre ! » : Une aventure collective impulsée par David Bobée – Théâtre du Nord, Lille

Une aventure collective passionnante. 

Jour de fête. Une fête de théâtre. Une fête au théâtre. Quand une joyeuse troupe d’une cinquantaine d’actrices et d’acteurs, chanteuses et chanteurs amateurs accompagnés de quelques professionnels rencontrent l’œuvre de Bertolt Brecht au Théâtre du Nord. 

Le Théâtre de l’Idéal, l’autre salle du Théâtre du Nord, est à Tourcoing. Ancienne cité au glorieux passé industriel. Le textile. La vie ouvrière. Rude. Laborieuse.

C’est là que pour la seconde année David Bobée, metteur en scène du récent et magnifique Lorenzaccio, impulse avec son équipe cette aventure appelée « Votre quartier est un théâtre ! » Maxime Séchaud Do Dang en est le chef d’orchestre. Artiste associé de quartier au Théâtre du Nord. 

Ces artistes sont aussi militants. Ils défendent un théâtre populaire. Un théâtre où chacun devrait pouvoir trouver sa place. Et peut-être son endroit de réflexion sur notre monde. 

« Votre quartier est un théâtre ! » est ouvert à toutes et à tous. C’est une aventure. Une rencontre. Un moment d’expression et de création. Un rendez-vous avec l’art. Qui fait surgir le spectacle là où on ne l’attend pas forcément. Pari ambitieux de se confronter à l’œuvre de l’un des plus grands dramaturges du XXème siècle. Créer un opéra populaire. Inspiré de « L’Opéra de quat’sous » œuvre mythique de Bertolt Brecht, Elizabeth Hauptmann et Kurt Weil pour la musique. 

Maxime Séchaud Do Dang a puisé également dans « Le roman de quat’sous » de Brecht et dans « Le théâtre ambulant » de Chopalovitch de Ljubomir Simovič. Il a également ajouté quelques propos rapportés par les uns et les autres. Témoignages et paroles précieuses. Une adaptation pour que visiblement chaque participant puisse y trouver sa place. Mais qui aurait certainement gagné à être plus resserrée. Donnant au rythme du spectacle davantage de nervosité.

Mais cette réserve dite, le pari est tenu en ce soir de presque été. Largement tenu. Face au public nombreux d’amis, de voisins, de curieux. Bienveillant et bon enfant. Prêt lui aussi à vivre l’aventure de la représentation. Instant collectif nécessaire.

Alors commence devant le rideau noir encore fermé une sorte de prologue. Ping-pong avec la salle plutôt humoristique. Un opéra décidément n’est pas rien. Parfois cela fait peur. Ors et velours. Et puis voilà bien l’occasion d’évoquer l’air de rien, entre deux rires de salle, quelques questions essentielles. Quelle place pour l’art dans nos temps tourmentés ? Faut-il renoncer ? Quels sont les rapports entre le théâtre et la réalité ? Il semble bien que l’on ait besoin de lien pour faire humanité. Propos tout à fait essentiels quand les crédits alloués à la culture sont en danger imminent. Et pourtant, comme le rappelait récemment Hortense Archambault ex co-directrice du Festival d’Avignon et directrice actuelle de la MC93 à Bobigny, les pratiques artistiques et les désirs de carrières dans le domaine n’ont jamais été aussi élevés.

Alors oui le choix de cet Opéra des gueux est un choix intelligent, propice à l’art de la fête et de la réflexion collective que peut être le théâtre. 

Et le rideau noir peut s’ouvrir. L’histoire a d’ailleurs déjà commencé. Depuis tout à l’heure elle a déjà commencé. Depuis sûrement quelques mois. Au travers de différentes rencontres. De stages et d’ateliers. D’heures de répétitions.

Dans les rues de Londres au XIXème siècle, dans l’ombre du brouillard qui emplit le plateau. Criminels mendiants profiteurs policiers aux ordres et corrompus de tout genre se côtoient et s’affrontent. Peachum roi des mendiants asservis à ses intérêts et Macheath criminel de basse zone vont s’affronter. Riches et mendiants vont se heurter. Situation compliquée quand Polly la fille de Peachum amoureuse de Macheath l’épouse. De chaque côté de la scène des récitants qui alternent. Conteurs d’un jour qui nous livrent subtilement certains moments du récit. Du premier rang surgiront aussi des chanteurs. Chorale ample et enjouée. En bas de scène deux magnifiques musiciens. Les aventures se succèdent en moments collectifs joués et chantés avec talent et maîtrise. Nous sommes à l’opéra ne l’oublions pas. Dansés parfois avec élégance. Ou en instants plus intimes. Ici pourtant, loin du luxe, quelques cartons astucieux suffisent à marquer un décor. Quelques casquettes et boas de fortune à donner une allure. Les lumières resserrent et ouvrent les ambiances avec justesse.

Pauvreté, corruption, lutte des classes. Cynisme et hypocrisie d’une bourgeoisie manipulatrice. Tout est dit ici avec simplicité et vérité. Quelques images fortes ponctuent le cheminement des gueux. Comme cette noce aux allures de guinguette populaire.  Ou ces pancartes dressées en signe de contestation. Et clin d’oeil discret à une autre lutte bien actuelle, celle de l’ESA Dunkerque -Tourcoing elle aussi en danger. Sauvons l’ESA. Entre humour, musique et légèreté le spectacle se déroule habilement. D’une belle justesse. D’une grande unité. Où chacun y a véritablement sa place. Chacun dans la lumière du propos. Professionnels et amateurs unis dans une même démarche. Tout est décidément d’une grande sincérité. Et c’est bien là la force d’un spectacle. Le dernier mot sera d’ailleurs à méditer : « Ensemble ».

Alors oui, il est des moments comme ceux-là en fin de saison théâtrale qui semblent importants. Des projets fous à préserver. Que vivent les gueux !

Arthur Lefebvre

À suivre sur le site du Théâtre du Nord.  https://www.theatredunord.fr/

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