
AVANT-PREMIERE AVIGNON OFF 2026. « La contrainte » – D’après Stephan Zweig – Cie Théâtre de l’instant – Adaptation et mise en scène Anne-Marie Storme – L’Entrepôt, Avignon Off, du 4 au 25 juillet 2026 – 14h55 – durée 1h10.
Tout de suite on le sait. La guerre est là. Tout de suite on le sait il va falloir la refuser. Mais rien n’est dit. Le plateau est nu et la guerre est là. Comme un bruit sourd sur la ligne d’horizon. Immense. On ne sait pas encore qu’elle sera terrible. Elle le sera. C’est la première guerre mondiale. Tout est là tout de suite sur le plateau nu. Lui. Elle. Et la musique.
Les mots de Stefan Zweig. Magnifiques. Relecture intelligente, sensible et fidèle d’Anne-Marie Storme qui signe adaptation et mise en scène. Ces mots du poète qui viennent tout de suite nous dire ce qu’il en est. Il faudra bien récuser cette guerre. Il faudra bien s’en échapper. Il faudra bien parce que cela devient alors un acte éminemment humain. Eminemment politique. Essentiel pour la survie. Pour leur survie à lui et à elle. À tous les deux. Et la peinture aussi. Il est peintre. Elle aussi refuse cette absurdité. La peinture refuse. L’acte de création refuse. Par sa voix à elle. Peut-être. Sa voix à elle tantôt puissante. Inébranlable. Définitive. Tantôt murmure presque impuissante presque prière juste un souffle. Anne Conti lui donne toute la force et toute la fragilité d’une espérance ou du désespoir. Immense ou fragile comme cette décision que lui va prendre face à cette « contrainte », une simple convocation à rejoindre la guerre. Un pauvre feuillet administratif qui peut tout à coup les engloutir dans une effrayante solitude. Sa solitude à lui devant la décision à prendre. En être. Sa solitude à elle devant sa conviction sans faille. Ne pas en être. Un presque cri presque étouffé par instant par ce départ possible qu’il envisage peut-être. Tout est possible. On ne sait pas. Et lui non plus ne sait pas. Jusqu’au dernier moment.
La question est quasi shakespearienne. Posée par Zweig lucide et implacable. Cédric Duhem, balance doucement. Comme un vent appelé à devenir tempête. Hésite. Questionne et se questionne. Ses pas parfois un peu dansés balbutient l’incertain dans cet espace nu et noir. On dirait même par instants qu’il chantonne. Comme un enfant. Alors juste une trace de terre qu’elle vient dessiner comme une frontière. Comme une tranchée déjà ouverte. Un geste d’instinct pour conjurer l’inexorable. Pour la hargne. Pour la survie. Et sa parole elle aussi. À chaque instant on voudrait lui prendre sa main à lui. À elle aussi on voudrait. Leur dire que leur amour est infini. Tant de violence à venir et leur amour brutalement si fragile. Si incertain. Envie que leur amour entre en résistance. Mais s’il décide l’impensable ? L’uniforme. Le fusil. La tuerie. Ils sont là devant nous, perdus et se cherchant. Si loins si proches. Va et vient. Dans la musique électro de Stéphanie Chamot, présente sur scène et qui rythme aussi de quelques mots de quelques chants le temps de l’incertitude. Jour 1. Jour 2. Et la musique. Qui les enveloppe. Qui les emmène. Qui elle aussi nous dit cette infinie incertitude. Parfois martelée comme les pas d’une probable horde sauvage. Parfois comme une respiration nécessaire avant que tout ne soit définitivement englouti dans le séisme du conflit. Deux petits sièges rouges tout à coup, comme « Deux trous rouges au côté droit ». Dormeur du val, Arthur Rimbaud. Tranquille dérision d’un instant. Se sauveront-ils ? Se sauveront-ils du désastre ?
Tout aura commencé dans un rectangle de lumière et tout finira dans un rectangle de lumière. Jean-Marie Dalleux éclaire les mots et les corps avec discrétion, presque pudiquement.
La violence n’est peut-être pas ici la guerre en elle-même toujours sous-jacente, mais bien cette contrainte que nous donne à entendre Zweig et que nous retranscrit avec tant de justesse ce beau spectacle à partager.
Arthur Lefebvre
Vu à Lille en Octobre 2023 – Photo DR