
INTERVIEW. « MANICOMIO, ou le plaisir d’être inutile » – En tournée actuellement et en 2027 (cf dates en fin d’article) – Rencontre avec Patrick Masset pour l’écriture et la mise en scène du spectacle donné au Théâtre de Poche à Bruxelles.
L’importance du vivre ensemble
« Il n’y a pas – selon moi – de personnes « hors du commun » : ni les artistes, ni les réfugié(e)s ni les fous et folles, ni les vieilles personnes ou les malades, ni les soignants, ni les médecins, Nous sommes tous des êtres humains, avec des vies et des parcours différents, et l’essentiel est de se regarder vraiment et de se reconnaître comme tels ou telles… ». -Patrick Masset.
Le BDO TRIBUNE : J’ai eu le plaisir de découvrir Manicomio au Théâtre De Poche le 19 septembre dernier. Un spectacle qui a profondément touché le public par l’infinie douceur et le sentiment de paix qui émanent du spectacle. On s’attend parfois à une œuvre oppressante face à un tel sujet, mais vous offrez au contraire une parenthèse d’une liberté totale. J’aimerais que l’on revienne ensemble de l’élaboration, de la naissance, de ce projet… « Manicomio » signifie un asile psychiatrique ou une maison de fous en italien (et aussi en espagnol). On pense tout de suite à l’enfermement, à quelque chose de très sombre, voire glauque, pourtant votre mise en scène fait l’inverse : il enveloppe le public dans une sorte de bien-être. Comment vous vous y êtes pris pour inverser le poids d’un tel sujet ?
Patrick Masset : La « maison de fou » (Manicomio) est le point de départ du travail via les photos et le documentaire (San Clemente) de Depardon, mais mon souhait n’était pas de parler de ces endroits déjà tellement visités avec brio par d’autres. Mon souhait était plus d’évoquer nos « enfermements quotidiens » et questionner le fait de vivre dans un monde où à l’époque du documentaire de Depardon, on enfermait les « fous » sur une île loin des regards avec de nombreux « abus » plutôt que des soins adaptés et de l’humanité. De plus, aujourd’hui, on se promène dans les villes et on croise partout des gens (enfants, femmes, hommes) qui vivent dans la rue, une pauvreté de plus en plus « visible » s’impose à nous, la drogue en totale décomplexion ainsi que les armes, etc. On assiste à une forme de banalisation du mal et de la souffrance qui me renvoient à Hannah Arendt ou encore à la « Nef des Fous » de Jérôme Bosch.
D’autre part, je poursuis ma recherche autour de la nécessité de retrouver ou d’inventer de nouveaux rituels pour réapprendre le « vivre ensemble » dans ce monde troublé tout en donnant toute ma confiance en l’humain, en la génération à venir. Cela me semble essentiel.
Dans votre sous-titre vous parlez du « plaisir d’être inutile ». C’est assez intriguant. En quoi cette idée d’ »inutilité » fait ou vous fait du bien ? Vous rend-t-il plus libre ?
Accepter le fait d’être de passage, accorder autant de « valeur » à chacune des vies (qui que l’on soit et peu importe la durée de ces vies car le temps est un leurre, comme la mort et beaucoup d’autres choses) me semble essentiel pour apprendre à vivre ensemble de manière aussi juste que possible. Or ce monde, via les réseaux dits « sociaux », l’IA, etc., nous pousse à son contraire, càd à la réussite, à l’individualisme, à la compétition, etc. Bien sûr, toute cette technologie est grisante et véhicule certainement du positif, mais elle nous éloigne tellement de l’autre, de la vie ensemble, du simple fait de se regarder (sans écran), etc.
D’où la nécessité de retrouver une forme de proximité, de circularité, le chapiteau par rapport au frontal des théâtres, des églises, des universités, des meetings politiques, des écrans, des concerts gigantesques où le « sens » est perdu, où le besoin de se rassembler est tronqué d’avance.
Au départ, le « théâtre » (au sens large du thème), puisait son origine dans le fait de se rassembler pour une naissance, un mariage, un décès, les moissons, etc. Retrouver et inventer ces moments « inutiles » – comme aller au théâtre, visiter un parent dans un ephad ou un centre pour réfugiés, … – non pas pour se montrer, ni pour se donner bonne conscience, mais tout simplement pour réapprendre l’importance du vivre ensemble dans un monde devenu surpeuplé, en crise, etc.
Cela passe par des espaces plus modestes, des « ambitions” plus simples, des mots plus rares, des silences plus denses, des formes nouvelles, …
Dans les arts du cirque (acrobatie, travail aérien), la perte d’équilibre constitue techniquement un risque. Pourtant, vous parvenez à le transformer en un acte de liberté, voire de confiance absolue. Comment amenez-vous les artistes à transformer leur performance pure en une approche poétique plutôt qu’en une prouesse athlétique ?
« L’équilibre, c’est le déséquilibre » disait J. Lecoq en évoquant la marche (et bien d’autres choses…). La confiance en l’autre est à mon sens bien plus essentielle que la confiance en soi car elle vous oblige à prendre l’autre en compte. Dire à une chanteuse lyrique, à un pianiste ou encore à un/e cicrcassien/ne que la technique n’a aucun intérêt si elle n’est pas au service de quelque chose de bien plus essentiel qu’elle même via une forme d’écriture en mouvement elle aussi est un travail colossal de désapprentissage et de remise en question d’un enseignement et d’une façon de voir le monde et d’y participer. Ce n’est jamais gagné, tout est à refaire sans cesse car la tentation est grande d’inverser la vapeur.
C’est mon rôle n’y veiller non pas en convaincant l’équipe avec des mots, mais en les accompagnant toujours un peu plus loin sur ce chemin où le regard du public (l’autre) permet d’y croire encore de soir en soir, pour peu que l’exigence soit toujours au rendez-vous.
Et paradoxalement, cette exigence passe également par une technique très rigoureuse à oublier sans cesse. Encore et toujours l’équilibre et le déséquilibre…
La transition entre le chant lyrique de Blandine Coulon et la voltige de Chloé Chevallier et César Mispelon, et Paul Krünegner en porteur, paraît complètement naturel, sans effort artificiel. Le chant porte quasiment physiquement les corps. Comment êtes-vous parvenu à réaliser une telle prouesse entre la voix et le mouvement ?
Au départ, je viens du théâtre « littéraire » (à texte) où j’ai eu la chance de travailler avec des acteur et actrices d’exception sur de beaux projets.
Petit à petit quelque chose m’a dérangé dans le travail avec les acteurs et actrices et le texte. Quelque chose que je n’arrivais pas à nommer. Par hasard, une amie productrice m’a invité à travailler avec des circassiens (portés acrobatiques, donc uniquement des corps, pas d’agrès) en France. C’est là que j’ai eu cette intuition de rassembler des corps et des voix, donc symboliquement, de « porter la voix ». L’intuition était juste et forte mais rassembler la bonne distribution et trouver la bonne manière de les accompagner m’a pris plus de 20 années.
Avec « Manicomio », nous allons créer fin avril une version « identique » du spectacle, mais avec une voix soûl/jazz, ce qui permettra selon moi d’encore franchir une étape : quitter la référence lyrique (et tout ce que véhicule cette pratique extrêmement connotée) pour une voix chantée plus proche de tout un/e chacun/e.
Je suis convaincu que cette « évidence » permettra d’encore plus se rapprocher de l’autre qui pourra se projeter dans cette voix plus « quotidienne » moins liée au monde lyrique et à toute cette culture par trop élitiste malgré tous les efforts déjà fournis en ce sens.
Votre équipe a créé ce spectacle en immersion dans des lieux marqués par les règles et les normes (comme l’hôpital psychiatrique de Bertrix, des maisons de retraite (EHPAD) ou encore les centres Fedasil). Comment ces personnes « hors du commun » (si ;’on peut s’exprimer ainsi) ont-elles inspiré cette humanité si touchante dans le spectacle ?
Encore une fois, il n’y a pas – selon moi – de personnes « hors du commun » : ni les artistes, ni les réfugiés/réfugiées, ni les fous/folles, ni les vieilles personnes ou les malades, ni les soignants, ni les médecins, …
Nous sommes tous des êtres humains, avec des vies et des parcours différents, et l’essentiel est de se regarder vraiment et de se reconnaître comme tels ou telles. Rien de plus, rien de moins.
Si on arrive à cela, on peut (re)commencer à vivre ensemble, à retrouver cet état d’enfance où notre mère/père nous prenait par la main, nous portait dans ses bras, nous donnait cette confiance incroyable en la vie. Durant ces rencontres, il n’est pas question de « spectacle » ni de « prouesse », mais simplement de construire une confiance partagée qui permettra de se porter tout en chantant. Rien de plus, rien de moins. Mais quand ça se passe, c’est pour ainsi dire miraculeux. Comme de voir un enfant qui apprend à marcher ou à parler.
« Construire un rituel imaginaire entre des gens bombardés à longueur de journée par des messages, des images, des produits, … , qui les poussent à tout le contraire de cela et soudainement se souvenir que l’humain est capable de produire des choses « inutiles » qui aident tellement à vivre ». (Patrick Masset).
Le spectacle se joue sous le petit chapiteau de toile de la compagnie. Cela crée une proximité et beaucoup de complicité entre les artistes mais également les spectateurs. C’est assez unique. Cette approche est j’imagine très importante pour un metteur en scène : est-ce une façon de faire ressentir ou ressortir toute la fragilité, la poésie, la beauté, la sensibilité que dégage ce spectacle, cette histoire ?
Encore une fois, le monde dit civilisé, tel qu’il a évolué, favorise l’event càd les grands rassemblements et le star système, plutôt que la rencontre vraie et essentielle (divertissement). Tout cela s’explique aisément, par le besoin de rentabilité, le besoin de mensonge, de fausser le réel, etc. Jouer sous un chapiteau, en « hors-les-murs » est pour moi devenu essentiel, même si cela demande une énergie de loin supérieure à jouer dans une salle bien équipée, chauffée ou climatisée, confortable, silencieuse. Le « hors-les-murs » est avant tout un acte de défiance par rapport au pouvoir (au sens large) qui gère et impose ce qui est « bon » aujourd’hui. Je préfère tenter non pas d’imposer mais de proposer une simple « rencontre » où ce qui se passe n’a aucune ambition autre que d’être vraie et donc nécessaire, et idéalement de qualité – mais déjà ce mot est dangereux… Construire un rituel imaginaire entre des gens bombardés à longueur de journée par des messages, des images, des produits, … , qui les poussent à tout le contraire de cela et soudainement se souvenir que l’humain est capable de produire des choses « inutiles » qui aident tellement à vivre.
Si le public de Manicomio ne devait garder qu’une seule sensation, ressenti, ou souvenir en sortant du petit chapiteau ce serait quoi, selon vous ? Quel est le message que vous aimeriez leur passer ?
Vivre ensemble est la plus grande révolution qui soit dans ce monde.
Quelles réactions des spectateurs rencontrez-vous à l’issue du spectacle ? J’imagine que chacun y puise des sensations très différentes selon son propre vécu et sa propre sensibilité… Qu’est-ce que le public vous confie le plus souvent ?
Ce qui me plaît énormément est que nous jouons pour des publics très variés (théâtres, opéras, villages, festivals, centres pour réfugiés, en Europe, hors Europe, publics jeunes et moins jeunes, très favorisés ou défavorisés, etc.) et l’impact est le même partout.
Je suis dès lors convaincu que le besoin de rituels est toujours présent en l’homme et qu’il suffit d’un rien pour qu’il (re)surgisse avec une force extraordinaire. Ça me donne une confiance incroyable en l’avenir.
Le spectacle est sous-titré « ou le plaisir d’être inutile ». Si vous deviez nous laisser un dernier mot inutile, mais absolument essentiel, quel serait-il ?
Pas de liberté sans contrainte
Pour conclure ce moment de partage, quel serait votre mot de la fin pour nos lecteurs qui s’apprêtent à passer le seuil de votre chapiteau ?
« Ne pas comprendre » est sans aucun doute essentiel. Le mystère nous accompagne de l’enfance à la mort… « Éclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre… » (C. Bobin).
Propos recueillis par Julia Garlito Y Romo
« Manicomio, ou le plaisir d’être inutile », un spectacle à découvrir de toute urgence :
- Prochaines dates : 01 et 02 octobre au Centre Culturel de Mouscron ; 10 octobre au Centre Culturel de Bièvre ; 15 et 16 octobre au Centre Culturel de Beauraing ; du 19 au 21 février 2027 au Teatro del Canal à Madrid ; les 09, 10 et 11 avril le MAD Festival de Anvers; du 28 avril au 08 mai 2027, reprise au Poche à Bruxelles ; du 12 au 16 mai 2027 au Marni à Bruxelles ; juillet : Festival d’Avignon (lieu à préciser) ; août : Fringe Festival de Edinburg – Zoo Theater.
- Pour plus d’infos : https://t1j.be/fr


Photos Lara Herbinia