
CRITIQUE. «Marthe Donas», Texte et mise en scène de Fabrice Gardin ; interprétation : Perline Lombart et Arnaud Van Parys ; scénographie et costumes : Léa Gardin. Au Théâtre de La Vallette à Ittre jusqu’au 20 septembre 2026 et du 21 au 25 octobre 2026.
Une femme inspirante, figure belge de l’art moderne.
Loin d’être une biographie détaillée, racontée avec austérité, l’approche de Fabrice Gardin est vivante et colorée : cela transparaît tant dans le rythme narratif employé pour faire découvrir au public cette artiste Ittroise, pionnière de l’art moderne, que dans la profondeur et l’originalité de la présentation, à la fois élégante et divertissante. Elle ne laisse au public qu’une seule envie — s’il ne l’a pas déjà fait — : aller découvrir les œuvres de Marthe Donas (1885-1967) au musée qui lui est consacré dans ce village francophone.
En effet, pour l’ouverture de saison du Théâtre la Vallette, Fabrice Gardin, rend hommage à la première femme cubiste abstraite, d’origine anversoise (ayant vécu de nombreuses années à Ittre, notamment à la fin de sa vie) : « Je suis tombé amoureux de Marthe Donas lorsque j’ai découvert son travail au musée d’Ittre, où d’ailleurs je réside. Créer ce spectacle ici-même, avait donc beaucoup de sens ».
Figure historique marquante du Brabant wallon, Marthe Donas — poursuit Fabrice Gardin — a vécu à une époque où les voyages étaient rares. Or, des voyages, elle en a réalisé énormément au milieu de la « faune artistique » de l’époque. Sa vie, ajoute l’auteur, a connu aussi bien des zones d’ombre que des moments de grand éclat ; elle a parfois été sous les feux de la rampe — reconnue et acclamée — et, à d’autres moments, totalement oubliée. Gardin souligne qu’elle a traversé aussi bien des périodes de créativité intense que des phases de latence après son retour à Ittre, où elle a adopté une vie de famille plus paisible Elle a même cessé de peindre pendant près de vingt ans — un fait extraordinaire dans la vie d’un peintre, insiste le metteur en scène. Ce parcours la rend d’autant plus fascinante pour un dramaturge et a permis de créer un spectacle dynamique et enlevé, qui met en lumière — tout en offrant un regard moderne sur — la première peintre abstraite de Belgique. C’est un spectacle tout public : « Je dirais de 7 à 77 ans. »
Le biopic : Une irrésistible envie de peindre.
Marthe a grandi au sein d’une famille bourgeoise d’Anvers. Très tôt, elle nourrit le rêve de devenir peintre, un désir qu’elle exprime haut et fort. Son père, Romain, d’abord surpris, accepte qu’elle suive des cours à l’académie d’Anvers — berçant ainsi la jeune femme de faux espoirs — avant de finalement lui retirer son autorisation. Les arguments de la jeune femme ne parviennent pas à le faire changer d’avis ; c’est un refus catégorique. Être une femme au début du XXe siècle n’est pas chose aisée ; cela exige de se battre. Nullement découragée et en avance sur son temps, Marthe reste déterminée. Elle veut être une artiste peintre et vivre de cet art en toute liberté. Son objectif est de vivre en accord avec ses valeurs. Ainsi, malgré les obstacles, elle parvint à accomplir une année d’études. Nous sommes en 1902. Plus tard, la Première Guerre mondiale l’empêche de poursuivre son rêve, sa famille émigre aux Pays-Bas. Là-bas, elle rencontre de nombreux artistes et découvre les courants artistiques de l’époque. Toujours aussi résolue, elle nourrit de nouvelles ambitions et décide, avec sa sœur Laure, de se rendre à Dublin. Elle y découvre l’art du vitrail, qui la passionne vivement, et réalise plusieurs œuvres pour des églises. Mais voilà que Dublin traverse une période tumultueuse et difficile en raison de l’insurrection antibritannique. Il est temps de partir… Que va-t-il advenir après cette vie — à la fois riche et trépidante, mais aussi jalonnée de moments de détresse ?
De Nice au Canada, en passant par les États-Unis jusqu’à Paris — sa ville de cœur — et Braine-l’Alleud (Belgique)… c’est une succession de rencontres avec des artistes qui vont marquer son parcours — notamment Alexandre Archipenko, André Lhote, Fernand Léger, Albert Gleizes et même Picasso, pour ne citer qu’eux ; la découverte du cubisme, de l’abstrait ; une histoire faite de pinceaux, de sculpture et de styles, de passion, de mysticisme, de dépression et d’amour. Rebondir malgré les obstacles et les revers, aller de l’avant coûte que coûte : tel est son credo. Le public n’est pas au bout de ses surprises.
Un casting irréprochable
Les comédiens incarnent plusieurs rôles, alternant entre les personnages de l’histoire et les narrateurs. Les prestations de la jeune Perline Lombart (remarquable dans le rôle de Marthe) et d’Arnaud Van Parys (brillant et irrésistible) insufflent au spectacle une énergie passionnée et communicative. Le public est captivé, impatient de découvrir la suite.
« J’avoue que je ne connaissais pas Marthe Donas avant ce projet », déclare Arnaud Van Parys. « Il est particulièrement intéressant de prendre conscience de qui a été oublié ou mis à l’écart — en particulier les femmes, qui ont eu plus de mal à se faire reconnaître dans un milieu quasi exclusivement masculin. »
« Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de connaître la vie de Marthe Donas avant de voir le spectacle », déclare Perline Lombart. « Au contraire, la pièce est conçue pour vous la faire découvrir. À mes yeux, c’est une figure marquante dont l’histoire mérite d’être racontée ; cela souligne, dans le monde actuel, l’importance d’évoquer ces personnes rendues invisibles et dont le parcours fut loin d’être linéaire. Ce qui est également fascinant », poursuit Perline, « c’est qu’elle n’a véritablement commencé sa carrière qu’à l’âge de trente ans, après s’être heurtée à l’opposition de son père. Suivre une voie artistique était extrêmement difficile, et ce n’était certainement pas l’avenir qu’on imaginait pour elle. Pourtant, elle a poursuivi son rêve envers et contre tout. C’est inspirant. »
La scénographie saisissante conçue par Léa Gardin — tout comme les costumes et les décors — contribue à mettre en valeur l’univers de l’artiste belge, tant dans ses dimensions visuelles que graphiques.
En choisissant le Théâtre de La Valette, Fabrice Gardin met en lumière une figure marquante du Brabant wallon et tisse un lien direct avec le musée consacré à l’artiste, également situé à Ittre (Musée Marthe Donas). Cet ancrage local mérite assurément le détour, que ce soit pour la biographie captivante de Marthe Donas, pour le fait que son musée soit le seul en Belgique dédié à une femme artiste. En effet, le lieu met fortement l’accent sur la « valorisation des femmes artistes -souvent sous*représentées dans l’histoire de l’art-, et présente un « axe de développent centré sur la création féminine », mais également d’autres créateurs des deux sexes (*).
« MARTHE DONAS », une histoire inspirante, à découvrir sans plus attendre au théâtre LA VALLETTE à ITTRE jusqu’au 20 septembre 2026 et du 21 au 25 octobre 2026.
Julia Garlito Y Romo
(*) Fédération Wallonie-Bruxelles – Culture
Image: Marthe Donas, self-portrait, 1920 – Copyright succession Marthe Donas