
CRITIQUE. AÏDA – Opéra de Giuseppe Verdi, créé le 24 décembre 1871 au Caire – Livret d’Antonio Ghislanzoni d’après Auguste Mariette – Direction musicale : Débora Waldman – Mise en scène : Frédéric Roels – Opéra donné les 16, 18 et 20 Octobre 2026 à l’Opéra Grand Avignon.
Quelle autre œuvre aurait-elle pu mieux illustrer le thème de cette saison de l’Opéra Grand Avignon : « Captives » ?
Opéra aux multiples facettes qui alterne les moments fastes et grandioses et les scènes intimistes sur un fond de triangle amoureux qui mêle passion, jalousie, puissance et politique, Aïda se prête à toutes les interprétations et à toutes les démesures.
Amateur de Verdi, j’ai pu voir dans les Arènes de Vérone il y a une quinzaine d’années la mise en scène monumentale de Franco Zeffirelli qui est reprise régulièrement sur cette scène antique. Un spectacle imposant et somptueux qui met en valeur les chœurs et les scènes de foule dans un décorum pharaonique mais qui élude naturellement cet aspect intimiste et humain qui constitue la trame et le fond de l’œuvre. Un effet « péplum » qui « semble pervers » pour Frédéric Roels. Le mot est sans doute excessif mais il est vrai que l’on attend autre chose de nos jours, et sur ce registre l’on n’est pas déçu. Frédéric Roels nous offre ici une vision résolument moderne de l’œuvre et n‘hésite pas à bousculer les codes. Nous voilà plongés dans une sorte de monde parallèle, intemporel mais profondément humain dans lequel on retrouve les constantes de toute civilisation à savoir le pouvoir, la domination, la guerre, le poids de la religion.
L’élément central et la clé de voute de cette mise en scène est une immense pierre sombre et menaçante qui domine l’espace. Une sorte de cristal de roche, polyèdre aux arêtes vives. Œuvre des hommes ou œuvre des dieux ? Tour à tour simple élément de décor mais aussi menhir dressé vers le ciel, dolmen, chape oppressante suspendue dans les cieux et enfin pierre tombale.
En fond de scène et partiellement en premier plan apparaissent d’immenses treillis noirs au maillage aléatoire, zébrés de traits lumineux tout aussi aléatoires. Des treillis qui délimitent des espaces de jeu et qui ne manquent pas d‘évoquer la captivité, en particulier la prison dans laquelle Radamès, accusé de trahison, est démembré par les prêtres. Des prêtres, symboles de pouvoir et d’autorité, qui vénèrent les dieux – Isis et Ptah dans le livret – d’une mystérieuse religion, qui permettent d’assoir un pouvoir et qui se mêlent de politique.
Pour accentuer l’intemporalité du propos, les costumes sont des créations originales et inventives dans lesquelles des complets masculins contemporains côtoient des costumes amples et antiquisants aux tonalités recherchées qui produisent des tableaux harmonieux et d’une grande beauté dans les scènes de groupe. Dans le même registre les épées sont remplacées par des fusils et des revolvers, ce qui ne manque pas d’évoquer des scènes d’une brûlante actualité. Des options qui soulignent habilement l’universalité de l’œuvre tant au niveau des sentiments humains que du contexte politique et sociétal.
La direction d’acteur est fluide et bien menée. On retient en particulier les mouvements de chœurs qui restituent l’ampleur et la majesté des grandes scènes d’ensemble qui furent, lors de sa création, l’une des raisons d’être de l’œuvre.
Les ballets d’Aïda n’apportent pas grand-chose à la narration et pourraient paraître superflus. Ils sont toutefois illustrés par tout le génie de Verdi et permettent de développer des parenthèses musicales jubilatoires et créatives d’inspiration orientale. Ils sont interprétés ici avec légèreté et inventivité par le Ballet de l’Opéra Grand Avignon.
La distribution est homogène et d’un très bon niveau à commencer par le rôle-titre confié à la soprano Claire de Monteil. La voix est puissante, limpide et transmet tout à la fois la fragilité, l’élan amoureux et la force de conviction. Esclave et prisonnière, rivale de sa maîtresse Amnéris, elle exprime avec beaucoup de nuances, tant sur le plan vocal que scénique, ce cruel dilemme entre son amour pour Radamès et l’amour de sa patrie.
Radamès est incarné par le ténor espagnol Eduardo Aladrén qui fait preuve de charisme et d’un bel engagement, tant dans son ambition militaire que dans son amour passionné pour Aïda. La voix est assurée et le rôle parfaitement tenu mais on reste un peu sur sa faim dans le redoutable « Celeste Aïda » dans lequel les aigus semblent un peu forcés.
La fille du pharaon et amoureuse de Radamès, Amnéris, est interprétée par la mezzo-soprano Marie Gautrot qui transmet toutes les émotions avec son timbre riche et nuancé. Tour à tour passionnée, jalouse, parfois retorse, parfois généreuse, elle incarne admirablement son personnage.
Amonasro, le roi d’Ethiopie et père d’Aïda, est interprété par le baryton arménien David Vardan qui, malgré sa condition de prisonnier, porte en lui toute la noblesse d’un roi. Il exprime avec conviction l’amour de sa patrie jusqu’à entraîner sa fille à trahir Radamès non sans un certain cynisme.
Le rôle de Ramfis est confié à la basse georgienne Nika Guliashvili. La voix est ample, sonore, claire dans tous les registres et transmet cette autorité et cette domination omniprésentes de la religion sur le peuple et sans doute aussi sur le pharaon lui-même. Un pharaon incarné avec prestance par la basse camerounaise Jacques-Greg Belobo. Il convient de citer également Aurélie Jarjaye et Julien Desplantes dans les rôles respectifs de la prêtresse et du messager parfaitement tenus.
L’importance des chœurs, l’un des piliers de cette œuvre largement développé par Verdi a nécessité l’union des chœurs de l’Opéra Grand Avignon et de l’Opéra national de Montpellier Occitanie. Une union en parfaite osmose qui donne lieu à de magnifiques tableaux comme nous l’avons dit précédemment.
Enfin c’est avec un grand plaisir que nous avons retrouvé Débora Waldman à la tête de l’Orchestre national Avignon-Provence qui restitue à merveille la partition de Verdi tour à tour ample, puissante ou intimiste et ponctuée de touches orientales. La célèbre scène du triomphe est rendue particulièrement éclatante par la présence des trompettes sur les balcons de part et d’autre de la salle
On n’oubliera pas non plus le personnel de l’Opéra Grand Avignon, en grève pour une durée illimité, qui est venu présenter ses difficultés au public en début de représentation mais qui a tenu à ne pas le priver de ce spectacle attendu de longue date. Pour mettre à l’honneur ce personnel de l’ombre, le rideau est resté ouvert durant tout le spectacle pour dévoiler leur travail. Un principe bien accueilli par le public. Enfin, cerise sur le gâteau, Frédéric Roels a tenu à fêter sur scène en fin de spectacle le départ du chef-accessoiriste de l’Opéra après 40 années de service dans la maison, Jean-Luc Vonier. Un élément clé dans la réussite de tous les spectacles que nous avons pu apprécier depuis et qui semble faire preuve d’une débrouillardise à toute épreuve. Magnifique hommage à tous ces hommes et femmes de l’ombre qui ont reçu un accueil chaleureux du public.
Frédéric Roels nous offre ainsi une redécouverte de cette œuvre mythique de l’opéra dans une mise en scène originale et créative. Un spectacle acclamé par le public et une superbe soirée tant sur le plan musical que sur le plan humain.
Jean-Louis Blanc
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Photos Thomas O’Brien / Opéra Grand Avignon