
MONTPELLIER DANSE 2026 – TWAMA Paradise – Chorégraphie Héla Fattoumi – avec Héla Fattoumi et Sondos Belhassen – A été présenté au studio Bagoüet du 26 au 28/06/2026.
SE SOUVENIR DES BELLES CHOSES
Au moment où l’auteure-compositrice, interprète, chanteuse, danseuse, chorégraphe et actrice Guesch Patti lâche Étienne en pleine canicule, c’est le moment que choisissent Héla Fattoumi et Sondos Belhassen pour entonner des succès old school et des danses chargées de souvenirs, offrant un émouvant parcours, joyeux et généreux.
Dans un décor fait de sept colonnes qui ne sont pas sans rappeler tantôt les piliers d’une mosquée, tantôt les colonnades des hammams, tantôt les solides soutiens du palais Alfaouine de Tunis, où Héla Fattoumi a imaginé et écrit son célèbre solo Wasla (1998). Elle s’y lovait dans l’empreinte modelée d’une alcôve du célèbre palais, où déjà l’imprégnation de sa Tunisie natale servait de terreau à une danse puissante et hypnotique…
Dans Twama (Sœurs jumelles) Paradise, duo créé à l’occasion du 46e Festival Montpellier Danse, Héla Fattoumi invite sa compatriote Sondos Belhassen à partager leurs souvenirs de chaque côté de la Méditerranée, à travers la danse, mais aussi le chant et le récit autobiographique, qui résume bien leur admiration mutuelle.
On est surpris par ce début chanté, mais qui va planter les fondamentaux du spectacle…
Une évocation émouvante, avec les jumelles qui se découvrent au gré de leurs voix, mais aussi grâce aux subtiles lumières de Manon Bongeot, qui va sans cesse faire vivre ces colonnades, tantôt avec des calligraphies, tantôt avec des Led, balayant l’espace de bas en haut… créant des peines ombres, des noirs profonds qui permettent d’imaginer et de deviner la danse et l’espace !
Facétieuses, les Twama se jouent de nous. Sous des aspects ludiques, elles n’hésitent pas, comme dans Manta (2009), un autre solo d’Héla Fattoumi entièrement exécuté – non sans réaction dans le public – en niqab, où la question de la sexualité et des tabous dans le monde arabo-musulman agitait la pensée et provoquait, comme ici, toute sorte de questions… Mains sur le pubis, doigts tendus en forme de phallus, mains pressant les seins… tout cela dans une danse fluide, faite de diagonales et de pulsions latérales, couvrant tout le plateau, de cour à jardin…
Le clou du spectacle sera une interprétation tout à fait délicieuse d’une version à la fois détournée et arabisée des Demoiselles de Rochefort, – ces sœurs jumelles, évidemment ! – qui deviendra indéniablement un tube. Natasha Atlas n’a qu’à bien se tenir avec son « amie la rose » !
Avec cette chanson, on est au cœur du projet : ni trop sérieux ni trop empathique, mais terriblement biographique, avec moult objets du folklore et des traditions tunisiennes. Les petites tenues des promises, en forme de gilet, sont ici transformées en ex-voto, éclairées de loupiotes façon Boltanski, qui font penser (modestement !) au décor du « Saut de l’ange » de Dominique Bagouet, qui est aussi le nom du studio où a lieu le spectacle… Pas de hasard ! Ces bracelets, enjeux d’attachement et de respect de l’époux pour la mariée, offerts par le prétendant pendant l’outia, cérémonie de la demande en mariage… Autant de signes de l’imprégnation des deux femmes par cette culture, mais avec laquelle elles jouent toutes deux pour notre plus grand plaisir…
L’écriture, presque labyrinthique, de la pièce nous fait déambuler tant dans l’espace mental des danseuses que dans l’espace-temps, qui permet de passer d’une époque à une autre… Mais lorsque l’espace se fige, Héla Fattoumi (notamment) se lance dans une danse effrénée, cinglant l’air de ses mains tranchantes et droites, un mouvement tellurique qui montre que son énergie est intacte…
Joyeuses et complètement habitées, les deux danseuses montrent une forme de sororité typiquement issue des traditions de leur culture… Femmes entre elles, femmes livrées à leurs fantasmes, femmes plongées dans leurs souvenirs, femmes cherchant à se délivrer du poids de la tradition à travers le rêve et la transgression… femmes-enfants qui racontent des histoires pour exorciser le temps…
« Parle-moi de toi » , entonnent-elles, façon Nicole Croisille, et, en même temps, elles nous parlent à nous, elles nous attirent dans leur gynécée improvisé, où elles sont prêtes, jumelles de Carthage, filles de La Marsa, à se jouer de nous pour rester entre elles et libres !
Emmanuel Serafini, envoyé spécial à Montpellier

Photo Laurent Philippe