
CRITIQUE.
MANIÈRES D’ÊTRE VIVANTS – D’après Baptiste Morizot – Conception et mise en scène Clara Hédouin – MC 93 Bobigny – A été donné du 8 au 11 avril 2026 – Prochaines dates : Scène Nationale de Narbonne les 5 et 6 juin 2026.
Quelle est la relation entre l’instinct du monde animal et la pensée ? Le philosophe Baptiste Morizot, dont est adepte Clara Hédouin, pose ainsi les bases de sa réflexion. Quelle place les humains occupent-ils dans l’espace global des vivants ? Manières d’être vivants publié en 2020 développe ainsi le concept d’« ancestralité animale ». Clara Hédouin s’en fait ici l’écho : « [Cette] idée qui m’obsède et me touche depuis longtemps… nous sommes habités par d’autres, par tous les animaux que nous avons été : nous héritons de puissances organiques, mais aussi comportementales, qui ont été déposées en nous au fil de l’évolution. À chaque instant de nos vies, nous bricolons ces ancestralités pour créer du nouveau. »
Autrement dit, selon Morizot, chaque espèce pourrait être l’ancêtre de formes de vie plus intelligentes que les nôtres. Il s’agirait alors de nouer des liens différents entre l’humain et les autres êtres vivants. Apprendre à les connaître et les reconnaître. Et changer nos façons de vivre ensemble, notre communication réciproque. Les animaux, par exemple, étant de façon plus authentique des êtres vivants différents. Il n’y aurait donc pas priori de hiérarchie du vivant. Par ailleurs c’est notre rapport à notre propre animalité qu’il conviendrait de modifier. Il semble important également dans ce cheminement de redéfinir les concepts de productivité. Tout comme ceux de nature et de culture. Afin de créer un nouvel équilibre.
Alors comment définir cet endroit où se placent les humains ? Peut-être comme le fait Morizot lui-même s’aventurant sur la piste des animaux. Plus particulièrement ici sur les traces du loup. Dans le massif du Vercors. Le loup. Animal emblématique dont le hurlement constitue un extraordinaire moyen de communication. Aux significations multiples. Dont la vie en meute reste fascinante.
Le propos de Baptiste Morizot est certes riche et passionnant. De là, l’adaptation de Romain de Becdelièvre et Clara Hédouin l’est aussi. Construite en plusieurs épisodes. Un prologue. Un épilogue. Mais est-ce suffisant pour que cela fasse véritablement théâtre ?
Plateau nu. Une grande toile peinte noir et blanc en fond de scène. Un brasero au centre dont les flammes illuminent le plateau. Bel espace d’une scénographie dépouillée. La lumière salle a baissé. Pas totalement. Comme à l’approche de la nuit. Comme pour donner l’envie d’être attentif. Il faudra l’être. Car le texte est dense. Trop peut-être par instants de longs monologues discursifs.
Un groupe de pisteurs et pisteuses a perdu la trace d’une meute de loups qu’il suivait. Ils sont au col de la Bataille. Cette « porte mystique pour basculer de l’autre côté du monde. » Que les oiseaux en migration passent sans encombre. Et dont nos découvreurs procèdent au comptage méthodique. D’emblée cette poétique interrogation. « Quelle ménagerie nous habite ? A-t-on des bêtes dans la tête ?» Questions essentielles posées directement au public comme pour le prendre à témoin de la recherche. Mais qui prend vite la forme d’un petit cours magistral d’ornithologie.
Cette adresse au public et une certaine connivence convenue avec les spectateurs vont ainsi se multiplier au cours du spectacle. Sympathique relation certes mais sans réelle motivation théâtrale. Et sans lien particulièrement utile avec le propos. Alors parfois on perd un peu le chemin dans cette nuit montagnarde.
Ils sont six. Et à défaut d’être de véritables personnages de théâtre se nomment. Doute. Raisonnement. Poésie. Imagination. Amour. Attention. Six entités. Dont on ne percevra d’ailleurs pas forcément les différents caractères.
Et « Dans le brouillard de la rencontre » vient l’heure des loups. Celle que tous attendent. Nous aussi. Quand le noir total se fait. Quand dans cet obscurité bienfaisante le hurlement advient. Puissant. Vibrant. Qu’il se répète. Semble répondre. Où se répondre. On ne sait pas. On hésite. Moment intense.
Pluie de neige. Belle image quand l’espace tout entier se blanchit et révélera la trace tant attendue. Le loup. Et toute cette question de l’animalité. Du dialogue possible quand les pisteurs-enquêteurs deviennent « Les barbares d’un fauve ». Barbare au sens grec ancien « qui ne parle pas le grec, mais une langue incompréhensible ». Alors il faudra bien trouver de nouvelles résonances de communication. Pourtant tout cela est. Depuis des millions d’années. Et la portée en est si vaste.
La réflexion se poursuit. La cohabitation. La liberté et l’instinct. L’humanité et son animalité. Autant de thèmes abordés. Développés. Illustrés par quelques procédés parfois simplistes qui n’arrivent toujours pas à déterminer une véritable théâtralité. Les bras chargés de livres pour l’un. Un pas de danse d’une chorégraphie apprêtée pour d’autres. Chanson, le fameux boléro Quizás d’Osvaldo Farrés ou clins d’œil complices et amusés n’allègent pas de longs monologues un peu trop didactiques.
Le grand moment du spectacle, le plus théâtral en lui-même, sera paradoxalement une image cinématographique. Celle des loups observés en infra rouge sur grand écran. Noir et blanc de la nuit dans le silence. Et seuls les loups. Lents. Nobles. Impalpables. Instant suspendu. Presque magique. Où tout à coup tout semble dit.
Les acteurs et actrices défendent le propos avec une joyeuse énergie. Ils ont tous une belle présence. Lumineuse. Mais l’enjeu nécessaire au théâtre semble malheureusement absent. Ils deviennent alors se simples illustrateurs d’une réflexion et d’un savoir partagés. Éminemment passionnant redisons-le. Une méditation nécessaire. Mais probablement davantage à la lecture.
Alors peut-être. Oui. Attendons la version du spectacle prévue en extérieur. Clara Hédouin y excelle et l’a prouvé par ses propositions passées. Dumas.Giono. Et que ces « Manières d’être vivants » nous donnent alors un vrai et entier plaisir de théâtre.
Arthur Lefebvre
Distribution : Texte Baptiste Morizot – Mise en scène, conception, écriture Clara Hédouin – Co-écriture et dramaturgie Romain de Becdelièvre – Avec Loup Balthazar, Clara Hédouin, Baptiste Drouillac, Adrien Guiraud, Manon Hugny, Maxime Le Gac-Olanié – Assistanat à la mise en scène Jaomin Vasseur – Collaboration plateau et dramaturgie Estelle Zhong Mengual – Collaboration plateau Eric Didry – Création lumière Elsa Revol – Création son Manuel Coursin – Scénographie Arthur Guespin – Costumes Clara Hubert – Régie générale André Neri – Le livre de Baptiste Morizot, « Manières d’être vivant », est publié aux éditions Actes Sud.
Tournée en extérieur :
Scène Nationale de Narbonne les 5 et 6 juin 2026
Scène Nationale de Foix et de l’Ariège le 9 juin 2026
Channel, Scène Nationale de Calais – co-accueil avec La Barcarolle à St-Omer – les 19 et 20 juin 2026
Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon (SR) les 3 et 4 juillet 2026


Photos Christophe Raynaud De Lage